La Croix :
Vous entretenez des relations difficiles avec le président Iouchtchenko alors que vous étiez cote à cote au temps de la révolution orange. Serez-vous candidate à l’élection présidentielle prévue
à la fin de l’année et avec quel projet ?
Ioulia Timochenko : Je suis heureuse qu’il y ait, aujourd’hui, en Ukraine, une véritable concurrence politique. Depuis 2005, il existe des pousses de démocratie. Et moi, comme leader de parti, je
m’inscris dans cette concurrence. Mais la campagne électorale n’a pas commencé. Nous débattons encore de possibles amendements à la constitution pour savoir si nous devons garder un modèle de
république parlementaire ou aller vers un modèle plus présidentiel. C’est pourquoi je ne veux pas faire de déclaration sur ma participation.
Aujourd’hui, la crise économique est notre priorité. Tous nos efforts visent à lutter contre elle. Nous travaillons jour et nuit pour cela et nous réfléchirons à la présidentielle un peu plus
tard.
L’Ukraine risque-t-elle de se trouver en défaut de paiement ?
Je crois que l’atmosphère un peu hystérique des marchés est simplement le reflet de la crise. Je veux nier absolument qu’il y ait une possibilité de défaut de paiement en Ukraine. Tout d’abord,
parce que notre dette publique est très réduite, à 11% du PIB. De plus, les recettes du budget rentrent comme prévu. Nous avons prévu un déficit budgétaire qui est réduit, de 2,9% seulement.
Aucune banque ukrainienne ne s’est retrouvée en faillite quand certains pays ont perdu une bonne part de leur système bancaire. Les investisseurs continuent de manifester de l’intérêt pour
l’Ukraine. Je viens de rencontrer des représentant du patronat français. Nous discutons notamment avec Areva ou EADS de projet commun, dans le nucléaire et l’aéronautique. Je pense que le
meilleur moyen de lutter contre la crise est d’attirer des investisseurs étrangers.
Vous avez dit récemment vouloir des relations plus « chaleureuses » avec la Russie. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
Je veux me concentrer sur le fait que l’Ukraine est un pays indépendant. Et donc, notre priorité est de faire respecter notre intérêt national. Et donc notre équipe politique, dans ses relations
avec la Russie, va respecter cette ligne. Mais il est contre-productif de rechercher des relations de confrontation. Il est meilleur de rechercher une certaine harmonie, pour l’énergie comme pour
la coopération dans tous les secteurs industriels. Il me semble qu’il est de notre intérêt de chercher cette harmonie dans un triangle Europe/Ukraine/Russie, ce qui correspond d’ailleurs à la
politique de l’Union européenne.
Après le renvois cette semaine du ministre des affaires étrangères ukrainien, cherchez-vous toujours votre entrée dans l’UE et l’Otan ?
Bien sûr, le chemin vers la consolidation de nos relations avec l’Union européenne unifie la société ukrainienne. Ce chemin est l’affaire de tous les ministres, et pas seulement de celui des
affaires étrangères. Il se poursuivra, quel que soit le ministre. En ce qui concerne l’Otan, il faut prendre en compte tous les aspects. Tout d’abord, l’Ukraine ne peut rester en dehors des
grands systèmes de sécurité. Mais nous rencontrons deux obstacles : tout d’abord, l’absence d’unité de la population puisqu’à peu près 30% des
Ukrainiens seulement soutiennent une entrée dans l’Alliance atlantique. Il faut donc travailler la-dessus pour les convaincre. De plus, il y a une absence d’unité des pays européens sur l’entrée
de l’Ukraine dans l’Otan. Il nous faut dialoguer avec l’Allemagne et la France sur ces sujets.
A l’heure ou nous parlons, les forces de sécurité effectuent une perquisition musclée, à Kiev, au siège de Naftogaz, la compagnie gazière ukrainienne. Pourquoi une telle démonstration de
force ?
Depuis 2005, quand le nouveau pouvoir est arrivé, nous avons engagé une lutte contre la corruption. Nous luttons pour nettoyer le domaine du gaz. Et cette perquisition en est un exemple. Je
regrette de constater que ces forces de corruption reviennent, alors que nous pensions en avoir terminé avec cela. La lutte contre la corruption n’est pas une tâche facile. Mais nous obtenons
tout de même des résultats.
“Нема вірнішого приятеля, як добра жінка”
Українська приказка
« Il n’y a pas de meilleure amie de l’homme que la bonne femme »
Proverbe ukrainien
Le 8 mars, le petit matin. Il fait encore gris dehors. Une matinée parisienne assez ordinaire… Comme d’habitude, mon mari allume la radio et la journée la plus triste de l’année
commence.
Une voix masculine, un peu monotone, me parle des violences faites aux femmes, des inégalités entre les hommes et les femmes au travail malgré des années de lutte acharnée et impitoyable, des
femmes battues et de la haine, du harcèlement moral et des abus de toute sorte qui ont encore lieu dans notre chère France, alors ne parlons même pas du reste du monde !
Alors je sais que ma journée est foutue, je serai d’humeur exécrable, dès la première seconde, je sens que je suis sévèrement atteinte de « nostalgite aigu » : je pense et repense à ma
patrie, à mes amis qui, en ce moment précis, se réveillent tout doucement ou restent paisiblement dans leur lit – ils ne travaillent pas aujourd’hui…
A vrai dire, pour certains de mes anciens compatriotes, le réveil peut s’avérer assez difficile, car la fête a déjà commencé la veille. Le 8 mars est la journée internationale des femmes, tout le
monde le sait. En France, on rechigne parfois, car l’idée de la célébrer est venue à l’esprit des communistes. Quant à moi, cela m’est royalement égale, car dans mon pays tout a été inventé par
les communistes.
Depuis longtemps,
c’est un jour férié et c’est la fête la plus populaire et la plus importante émotionnellement après le Nouvel An. Et si c’est une fête, alors notre âme slave, tellement mystérieuse et
impénétrable, ressent un fort besoin de grands gestes afin d’oublier, encore une fois, le quotidien pas particulièrement rose. Et qu’est-ce qui est le plus précieux que notre fierté nationale -
des belles femmes ?…
Le 7 mars, la veille du grand jour, cela commence à frémir aux bureaux. Les femmes se rendent à leur travail habillées dans leurs meilleurs robes ou tailleurs, selon leur goût, bien maquillées,
les talons aiguilles et les tenues extravagantes ne sont pas exclues. Leurs visages sont illuminés.
Leur collègues hommes sont en train de préparer un pot, courent à tout allure pour acheter des fleurs pour les femmes de leur service, les bouteilles du champagne (« Soviétique » ou « Crimée »)
et le chocolat sont servies. Les chefs, petits et grands, préparent leur discours, selon leur générosité, ils peuvent prévoir des cadeaux de valeur pour les femmes de leurs entreprises. Une
erreur monumentale à ne pas commettre, c’est d’oublier le 8 mars et son sens profond – car les femmes ukrainiennes ne vous le pardonneront jamais ! On appelle toutes les clientes et des
partenaires féminins, les cartes postales sont envoyées, les cadeaux et des petits signes d’attention sont prévus. Les coursiers sillonnent la ville… On ne travaille presque pas ce jour-là, mais
c’est un moment privilégié pour renforcer les liens au sein d’équipes, nouer et renouer des contacts, détendre l’atmosphère… Au fond, le 7 mars est une journée idéale pour des relations publiques
et privées, même si les ukrainiens parfois ne s’en rendent pas compte.
Parce que la fête des femmes est devenue quelque chose d’incontournable dans l’esprit collectif ukrainien qui date encore de l’époque soviétique. Au fil des années, on a laissé de côté l’aspect
politique, cela est devenu la célébration de la beauté des femmes, du printemps, de la joie de vivre… Et rien à voir avec la lutte entre les sexes, bien au contraire ! Toute la journée les femmes
attendent de recevoir des compliments et des cadeaux, leurs hommes - maris, fils, petit-fils, frères, amoureux, collègues, chefs, inconnus… tous doivent se montrer courtois et plus attentifs que
d’habitude. Les restaurants sont pleins, les fleuristes dévalisés, l’alcool coule à flot…
Le 8 mars même, c’est à la maison que la fête continue. Les hommes sont censés exécuter les tâches habituellement féminines : faire la cuisine, s’occuper des enfants, faire le ménage, et…céder à
tous les caprices ! Vous souriez, chers Français ? Grâce à l’émancipation, à la révolution du Mai 68 et aux soutiens-gorge brûlés, les hommes français le font déjà depuis longtemps ?…
Mais vous savez, la société ukrainienne d’aujourd’hui est un mélange curieux et surprenant de l’héritage soviétique, des certains progrès et des valeurs traditionnelles. Depuis longtemps, la
femme ukrainienne avait le droit de voter et de faire un travail très physique normalement réservé aux hommes. La plupart des femmes ne pouvaient pas ne pas travailler, elles pouvaient demander
le divorce, choisir la profession sans demander officiellement une autorisation à leurs pères ou maris, donc faire des choses pour lesquelles les Françaises se sont battues avec tant
d’acharnement.
Le revers de la médaille de cette « libération » de la femme soviétique -
une fois à la maison, elles devaient faire tout ce qu’une femme au foyer fait : s’occuper des enfants, de la cuisine, du ménage repassage, de leurs maris… Car l’homme soviétique est au fond un
homme tout à fait traditionnel.
Une femme ukrainienne d’aujourd’hui (dont je fais partie malgré des années d’expatriation), est un être plein de paradoxes et de contradictions, ce qui fait sans doute son charme. Bien
évidemment, nous sommes pour l’égalité des chances et des salaires égaux à compétences égales, nous sommes contre la violence et les abus, pour le respect de la femme et de ses particularités.
Nous voulons nous-même créer des entreprises et faire de la politique si un jour l’envie nous saisit, nous voulons prendre les décisions et gérer nos vies comme bon nous semble… Mais ! La plupart
des femmes ukrainiennes attendent que les hommes restent polis et galants envers elles, un peu macho, mais pas trop, qu’ils payent la note au restaurant, quel que soit le revenu ou statut de la
femme ou de l’homme, qu’ils fassent des cadeaux, invitent à faire des voyages exotiques, qu’ils se montrent courtois en toute circonstance, donnent la main lorsque la femme sort du transport en
commun, donnent le manteau, ouvrent la porte. Une femme ukrainienne est plutôt flattée, lorsque un homme lui baise la main… En Ukraine nous sommes très attachés aux « signes extérieurs du respect
». Cela vous rappelle la France de l’Ancien Régime ? Et oui, cela encore existe dans mon pays. Et pour les femmes ukrainiennes il y a aucune contradiction entre l’égalité des droits et la
courtoisie et générosité affichées des hommes.
Voici une illustration parfaite des différences des mentalités des femmes occidentales et des femmes ukrainiennes. Lorsque je faisais mes études à l’Académie Mohyla de Kiev, nous avions des
professeurs d’histoire invitées dans le cadre d’un programme expérimental. C’étaient des femmes anglaises, canadiennes et américaines, très professionnelles et de surcroît, féministes. Un jour,
une scène très révélatrice s’est produite. Une prof canadienne, une petite femme toute menue, jamais maquillée, qui portait toujours des vêtements sombres et amples, mais avec une flamme sacrée
dans les yeux, a eu une conversation mouvementée avec une prof ukrainienne, qui s’appelait Lutaya (ce qui signifie littéralement en ukrainien « sévère » - et c’était la stricte vérité).
La Canadienne, avec un certain dégoût et un sentiment de supériorité, a expliqué à sa collègue que les femmes ukrainiennes étaient encore bien arriérées par rapport aux féministes occidentales.
Et comme exemple, elle a pris le Directeur de la chair d’histoire, son chef, un homme tout à fait charmant, doux et inoffensif.
« Imaginez - dit la Canadienne à l’Ukrainienne, que je vienne demain portant ma nouvelle robe et que Monsieur le Directeur me fasse un compliment. Alors, je peux le traîner en justice pour
harcèlement sexuel ! » - et elle a jeté un regard triomphant à son homologue… Et là, tenez-vous bien, car le plus intéressant est à venir… Madame Lutaya met ses mains sur ses hanches comme le
font des vraies maîtresses femmes, et répond avec véhémence : « Si, demain, je viens en robe rouge, toute belle et rayonnante, et si Monsieur le Directeur ne le remarque pas, je démissionne sur
le champ, car je ne pourrai pas travailler une seconde de plus avec un tel goujat ! ».
J’ai raconté cette histoire non seulement pour démontrer nos particularités culturelles, mais aussi pour répondre à ceux et celles qui trouvent que la fête des femmes est en réalité humiliante
pour les femmes et que tous les jours du calendrier les hommes doivent respecter les femmes et leur octroyer tous les droits, les aider au quotidien et pas seulement une seule journée par an.
Certes, ils ont raison. Mais pourquoi dans la course effrénée pour ces fameux droits, on doit oublier d’être simplement des femmes, belles et séduisantes ? Pourquoi au travail on doit devenir des
pâles copies des hommes, pourquoi un collègue ne peut pas dire « que tu es élégante aujourd’hui ! », d’ouvrir la porte devant nous sans que cela ne soit vu comme un harcèlement ?… Les discours
sur la violence et les malheurs féminins durant toute cette journée dans tous les médias et l’absence d’ambiance festive ne remontent absolument pas le moral et n’épargnent pas les femmes
françaises de ces mêmes violences et malheurs. Alors que la célébration nous permet de vivre un instant agréable et magique. Est-ce encore une différence culturelle ?
Je suis certes très contente de profiter de tous les avancements dans les rapports hommes-femmes en France. Mais ce que je ne supporte pas dans ma vie française, c’est de me sentir « transparente
». Lorsque j’étais enceinte, j’ai pris mon tram quotidien qui m’emmenait à mon bureau. Je rentre et je ne vois aucune place disponible. Je me mets devant trois hommes assis, mon ventre ne laisse
aucun doute sur mon état, mais ces hommes-là, occupés par leur lecture et le paysage, ne font aucune attention à moi et ne bougent pas d’un millimètre. Cet instant précis je me suis sentie
inexistante, nulle, humiliée comme jamais. Demander moi-même ? Ultime humiliation ! En Ukraine, nous avons un tas de soucis, des problèmes à régler pour deux cents encore, mais les femmes
enceintes ne sont pas obligées de crier pour qu’on leur laisse la place !…
Mais je veux parler aujourd’hui du positif – c’est déjà assez rare de nos jours. La fête de la femme en Ukraine a quelque chose d’un esprit carnavalesque : on échange des rôles , on « se déguise
» en gens meilleurs, on joue une sorte de jeu, on festoie, on flirte même (oh, scandale !), on s’abandonne aux plaisirs gastronomiques et à la boisson (surtout les hommes !), on oublie le
quotidien parfois triste…
J’exagère un petit peu, je suis ironique et nostalgique et ce jour-là, le 8 mars, je rêve de passer chez moi, à Kiev, comme avant. Il y a bien évidemment le revers de la médaille, la face cachée,
comme pour toutes les choses. Mais je n’ai pas envie d’en parler maintenant. Je vous souhaite tout simplement une très bonne fête, mes chères femmes ! Et mes chers hommes !
Emmanuel Lepage, comment est née l'idée de ce projet ?
Le projet est né d'une rencontre entre Pascal Rueff et Morgan, comédiens et Lidwine, président de l'association "Les Dessin'acteurs". Pascal et Morgan avaient déjà fait deux voyages à Tchernobyl et ont monté un spectacle "Mort
de rien" sur la catastrophe. Ils avaient comme projet de créer une résidence d'artistes à Volodarka à 4Okm de la centrale, hors de la zone interdite. Ils ont évoqué ce projet
avec Lidwine. Il fut enthousiaste. Cela s'inscrivait dans la démarche des Dessin'acteurs. Il proposa donc à Gildas Chasseboeuf et moi-même de partir là-bas réaliser un carnet de voyage, ce que
nous avons accepté d'emblée. Gildas et moi sommes donc tous deux membres de l'association et respectivement illustrateur et auteur de bandes dessinées. L'idée était de réaliser un livre à
par
tir de nos dessins et témoignages dont les droits seraient reversés à
l'association "les enfants de Tchernobyl".
Connaissiez-vous déjà l'Ukraine avant ce voyage à Tchernobyl ? Comment ce voyage a influencé votre vision de cette grande tragédie ?
Je ne connaissais pas du tout l'Ukraine avant mon départ, mais Gildas et moi avons tenu à nous y rendre en train afin de mieux d'appréhender la proximité de ce pays... et le lieu de la
catastrophe. Nous n'ambitionnions pas du tout d'embrasser la totalité de la catastrophe et de ses conséquences. Notre vision résulte de nos rencontres au village de Volodarka et de ses environs
et des personnes rencontrées à Tchernobyl. Je fus frappé cependant de voir combien 22 ans après, l'ombre de la catastrophe étais toujours d'une brûlante actualité, comme cette zone continuait de
nourrir les fantasmes et les peurs. Sans doute à l'époque pour moi comme pour beaucoup de français Tchernobyl, c'était loin, c'était l'Est, l'autre coté du rideau de fer. Les informations
filtraient peu et sans doute nous ne nous sommes surtout trouvés concernés que par ce fameux nuage qui, comme l'on sait, n'a jamais traversé la France (!). Ce voyage m'a convaincu qu'il n'en
était rien, que les préoccupations des gens vivant là bas étaient les nôtres, qu'ils étaient nos semblables, que Tchernobyl nous concernait tous. Je ne peux m'empêcher d'imaginer pareille
catastrophe en France. Parlerions nous toujours de développer le parc nucléaire et vanter nos "compétences" dans ce domaine ? Je n'envisage pas pour l'instant un autre voyage en Ukraine, mais qui
sait ? Ce voyage ne cesse de me hanter et il est possible que je retourne un jour à Volodarka pour comprendre ce qui là-bas m'a tant touché.
Pourriez-vous commenter le choix du titre pour le livre?
Le choix du titre du livre est un oxymoron inspiré du trouble qui nous saisit là bas entre la beauté de ce que nous voyions, cette nature magnifique, les arbres en fleurs au printemps, et la
réalité du lieu. Nos sens ne nous disaient rien du réel et c'est sans doute ce qu'il y avait de plus troublant !
A l'age de 7 ans, tandis que j'étais à l'école primaire, j'étais émerveillé par un livre que je pouvais emprunter à la bibliothèque scolaire. Il s'agissait d'un album de Grzegorz Rosinski dont
j'ai oublié le titre. Par la suite des exemplaires de l'Humanité, seul journal français disponible en URSS, sont parvenus entre mes mains. Pourquoi l'enfant que j'étais alors c'est-il intéressé à
ce journal ? Tout simplement parce que la dernière page comportait des extraits d'une bande dessinée de Hugo Pratt. Ainsi, dès mon plus jeune âge je rêvais de dessiner mes propres « films »,
j'inventais des histoires. J'ai alors décidé de tout faire pour pouvoir un jour en faire mon métier et d'arriver à ne vivre que de cela. Je suis parvenu à l'age de 22 ans à
faire publier mes tous premiers albums. Ce qui n'était pas évident dans notre pays, sachant que le genre y était alors inexistant.
Où puisez-vous votre inspiration ?
La question est étrange car à mon sens, la vie est une source inépuisable d'inspiration. Une conversation, un article que je lis ou bien une scène du quotidien peuvent constituer des éléments de
scénario. Je lis beaucoup, mais il est rare que des œuvres d'autres auteurs soient de nature à m'inspirer pour faire un album. Je ne pense pas en effet que mon dessin soit à même
de refléter avec une totale fidélité ce que l'auteur du texte a imaginé. C'est pourquoi le plus souvent je suis l'auteur de mes propres scénarios.
Avez-vous des projets d'adaptation de classiques de la litterature comme « Maroussia » de Marko Vovtchok, des nouvelles de Sacher Masoch, ou d'autres œuvres connues en
France et ayant un lien avec l'Ukraine ?
« Maroussia » est plus connu en France qu'en Ukraine où on connaît son auteur, Marko Vovtchok, à travers d'autres œuvres souvent très tristes, qui parlent des terribles conditions de vie des
paysans ukrainiens au XIXe siècle. Ces thèmes, assez durs, ne m'inspiraient pas vraiment. Vu le succès rencontré par « Maroussia » dans la littérature de jeunesse en France, je
serai curieux de découvrir cette oeuvre. Quant aux œuvres de Sacher Masoch, auteur que le public ukrainien redécouvre, la « Venus à la fourrure » a déjà été adaptée en BD par
un dessinateur français, il s'agit de Crepax. S'agissant des nouvelles et des contes de Masoch se rapportant à la Galicie, ils ne sont pratiquement pas connus en Ukraine.
Igor Baranko, avec Maxym Osa, vous plongez le lecteur dans l'Ukraine du XVII siècle, qu'évoque pour vous cette époque ? Quel est votre regard sur la cosaquerie ?
Chaque peuple a des héros qui symbolisent son histoire et ses traditions. Ainsi pour la France, riche d'une multitude des personnages littéraires, quand on évoque le nom du pays, le plus souvent
on pense aux mousquetaires. Pour les Américains ce sont des cow-boys du Far West. Pour les Ukrainiens ce sont des cosaques, des guerriers libres respectant un code d'honneur. Il est certain
qu'ils s'inscrivent dans une vision romantique et idéalisée en Ukraine. Aussi, j'ai voulu briser cette approche figée et donner une image plus réaliste des vrais cosaques. L'histoire se déroule
au début de XVIIe siècle, c'est-à-dire avant les grands bouleversements auxquels est associé le nom de l'hetman Bohdan Khmelnitski.
Avec Maxym Osa, j'ai cherché à faire le portrait d'un aventurier, d'un cosaque indépendant de tous les camps politiques, sachant qu'au début c'était le fondement de la cosaquerie : la liberté
avant tout. Dans cet esprit, Maxym Osa n'a pas d'allégeance, il ne cherche pas à savoir qui a tort, qui a raison – les Russes, les Polonais ou les Ukrainiens. Le monde est complexe, fait de
nuances et de 1000 couleurs, les catégories ne sont pas tranchées, rien n'est totalement noir ni vraiment blanc. Il y a des bons et des méchants dans les trois camps et cela change selon les
circonstances.
Quels sont vos projets ?
Je travaille actuellement sur le tome 2 de Maxym Osa. J'envisage parallèlement d'adapter en noir et blanc Maxym Osa pour une édition destinée aux publics ukrainien, polonais et russe. Cela se
ferait certainement avec le soutien d'Oleksiy Olin, rédacteur en chef du magazine ukrainien consacré à la BD « K9 ». En outre, je démarre un nouveau projet dont le thème est la disparition de la
civilisation égyptienne pour les éditions les Humanoïdes Associés.
La crise gazière a mis en lumière la difficulté des Russes et des Ukrainiens à sortir des rapports de force. Les sujets de contentieux sont multiples.
La crise gazière entre la Russie et l'Ukraine semble en passe de se terminer. Mais la relation des deux pays n'en sort pas améliorée. Entre les deux voisins slaves, tout est prétexte à querelle.
« Il a toujours été difficile pour les Russes et les Ukrainiens de s'entendre, relève Roumiana Ougartchinska, auteur de La Guerre du gaz (1). Il ne faut pas croire que cela a commencé après la
"révolution orange" de 2004. Si on relit Tarass Boulba, le roman de Nicolas Gogol, on se rend compte que c'était déjà compliqué au XVIIe siècle. Il est difficile pour les Russes d'admettre que
l'Ukraine est indépendante et pour les Ukrainiens de se sentir inféodés à un autre pays. »
Dans le domaine politique, les deux pays s'opposent sur tout. Le plus gros contentieux porte sur l'entrée dans l'Otan. Les autorités ukrainiennes y sont favorables. Le Kremlin s'y oppose,
considérant que cela reviendrait à « encercler » un peu plus la Russie. Vladimir Poutine a menacé de pointer les armes nucléaires russes vers des objectifs militaires ukrainiens si jamais le pays
venait à accueillir une base américaine.
La guerre en Géorgie, l'été dernier, a également été l'occasion d'une poussée de fièvre. Le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a soutenu la Géorgie. L'Ukraine a vendu des armes aux
Géorgiens, dont certaines ont permis d'abattre des avions russes. Puis l'Ukraine a organisé fin août, et pour la première fois depuis son indépendance en 1991, un défilé militaire à Kiev. La
Russie a considéré cela comme un acte inamical.
Le port de Sébastopol, en Crimée, dans le sud de l'Ukraine, est aussi l'enjeu d'une vieille dispute. Il abrite une base militaire russe. Un accord russo-ukrainien prévoit qu'il est loué à la
Russie jusqu'en 2017. L'Ukraine souhaite ne pas prolonger au-delà, tandis que la Russie voudrait bien garder ses quartiers sur les bords de la mer Noire.
Enfin, la Russie s'agace de la campagne ukrainienne pour faire reconnaître la famine de 1933 (holodomor, en ukrainien) comme l'un des grands génocides du XXe siècle. L'Ukraine a entrepris de
commémorer tous les ans cette tragédie. Elle demande à la Russie d'ouvrir ses archives. La Russie s'irrite de cet activisme, dénonce les tentatives ukrainiennes de réviser l'histoire... et garde
ses archives bien fermées.
Entre Kiev et Moscou, c'est sans doute sur ce terrain que le débat est le plus vif. Les deux pouvoirs en place ont chacun leur vision de leur histoire commune. Pour les Russes, l'Ukraine demeure
cette « petite Russie », une province qui a « toujours » été rattachée à Moscou. Vu de Russie, l'Ukrainien n'est pas une langue, à peine un patois. Vladimir Poutine, intervenant au sommet de
l'Otan à Bucarest, en avril dernier, n'a pas hésité à dire que l'Ukraine n'est « pas même un pays ».
Les Ukrainiens, et ce n'est pas surprenant, n'ont pas la même vision. Ils tiennent à leur langue et à ses singularités. Ils relèvent que l'Ukraine a « tenté cinq fois de devenir indépendante
depuis le début du XIXe siècle ». Ils estiment avoir été maintenus de force au sein de la Russie, qui a réprimé impitoyablement toute manifestation de nationalisme ukrainien. Et aujourd'hui,
alors qu'ils sont indépendants, ils n'entendent pas abdiquer leur liberté.
L'intervention russe dans la campagne électorale en Ukraine, en 2004, a précisément été l'un des facteurs ayant déclenché la « révolution orange ». Une fois élu président, Viktor Iouchtchenko a
fait connaître son intention de continuer le dialogue avec la Russie, mais en ayant comme priorité de « défendre les intérêts de l'Ukraine ». À la même époque, on a vu, du côté russe, grandir la
crainte d'une « contamination démocratique ».
Depuis, les relations n'ont cessé de se tendre. La question gazière sert de terrain d'affrontement. Si, après dix-neuf jours de crise, les deux pays ont décidé la trêve, c'est parce qu'ils ont
compris, selon Roumania Ougartchinska, qu'ils avaient « chacun beaucoup à perdre, en termes d'image comme économiquement ». Cette crise, une de plus entre Moscou et Kiev, est la conséquence d'un
divorce difficile qui n'en finit pas d'être consommé.
A propos de l'Ukraine, il existe une idée reçue bien ancrée parmi les hommes politiques français : l'idée qu'il « ne faut pas contrarier les Russes » en nouant des relations trop étroites
avec ce pays qui est « dans leur zone d'influence ». Cette idée est nourrie par une peur ancienne, cultivée depuis un gros demi-siècle. Elle est aussi nourrie par l'illusion d'un équilibre à
respecter entre les intérêts géopolitiques. Mais cette vision n'est-elle pas aujourd'hui dépassée ?
La France et l'Allemagne étaient en 2008 les deux pays les plus opposés à l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN. Avec cette même préoccupation de ne pas irriter la Russie. Pour
préserver aussi leur confort énergétique et ne pas remettre en question leurs approvisionnements en gaz.
Un égoïsme politique contre des principes déclarés. Cette reculade, a été comprise par Moscou comme une victoire sur les Occidentaux et par Kiev, comme une preuve de faiblesse et d'hypocrisie.
Mais ce choix de la conciliation avec Moscou est-il le plus à même de renforcer la sécurité européenne ?
Certainement pas. Il y a peu de chances, en effet, que la guerre du mois d'août ait eu lieu si, lors du sommet de Bucarest en avril, la Géorgie et l'Ukraine avaient reçu le Plan d'action pour
adhérer à l'Otan. Même si la perspective d'adhésion n'obligeait pas les pays membres du Traité de l'Atlantique Nord à protéger militairement les futurs coalisés, le symbole d'appartenance à la
même famille était assez fort pour être dissuasif. Son absence, au contraire, encourage Moscou à employer encore et encore le langage de la force brute. Cette tendance, est-elle vraiment de
l'intérêt des Français ?
Ce n'est pas sûr. Car l'habitude de reculer ne laisse pas une marge de discussion confortable. Le 19 décembre, les Etats-Unis ont signé avec Kiev une Charte de partenariat stratégique.
Unilatéralement, sans attendre les autres membre de l'OTAN.
Le symbole est moins fort que ne l'aurait été la promesse d'adhésion. Mais il est très important pour l'Ukraine qui se sent en grande insécurité face à la Russie de Poutine et Medvedev. Faut-il
expliquer cela par la proximité trop étroite des Etat-Unis et de l'Ukraine ?
Cela reviendrait à focaliser sur les conséquences et non sur la cause. Car l'Ukraine se cherche des alliés partout en Occident, mais ne les trouve pas ailleurs qu'en Amérique du Nord.
Cette charte entre Kiev et Washington est surtout la preuve d'une absence de la politique européenne commune vis-à-vis de l'Ukraine et de la Géorgie.
« Du gaz, du gaz et encore une fois du gaz » - répliqua la Première Ministre
ukrainienne Ioulia Tymochenko à la question d’un journaliste concernant le contenu du rêve qu’elle avait fait à la veille de sa rencontre le 30 juin 2008 à Moscou avec son homologue russe
Vladimir Poutine. Malgré le fait que les négociations intenses entre les parties russes et ukrainiennes ont été menées pratiquement pendant toute l’année 2008, le fournisseur du gaz russe
Gazprom et son client ukrainien, Naftohaz Ukraïny, n’ont pas pu trouver un compromis et terminer la négociation de nouveaux contrats gaziers avec l’Ukraine avant
l’expiration de l’année 2008. Dans l’absence des relations contractuelles de long-terme, on assiste donc à une nouvelle confrontation entre le monopole gazier russe et l’opérateur ukrainien,
chargé à la fois de la gestion des importations gazières et du transit du gaz russe vers les consommateurs européens à travers le réseau de transport ukrainien.
Si les négociations de nouveaux contrats cette année ont démarré assez tôt et progressaient,
semble-t-il, au bon rythme, qu’est-ce qui a finalement empêché aux partenaires de les clore au terme et de ne pas créer des tensions inutiles en pleine saison hivernale, au moment où la
consommation du gaz atteint son pic tant en Ukraine qu’en Europe ? Quels sont les principaux points de discord du conflit actuel ? Et quelles peuvent être les implications du nouveau
conflit entre le Naftohaz et le Gazprom ? Dans ce qui suit, on essaie d’apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations, en abordant le contenu des négociations menées entre les
parties russe et ukrainienne au cours de l’année 2008, les raisons de la mésentente actuelle et les motivations des acteurs russes et ukrainiens dans ce conflit.
Contenu et enjeux des négociations gazières 2008 entre le Gazprom et le Naftohaz
Ukraïny
L’année 2008 s’est caractérisée par la conduite des pourparlers intenses entre le Gazprom et la société
nationale ukrainienne Naftohaz. Ces pourparlers ont été impulsés par les initiatives prises par tous les deux partenaires de la négociation : d’un côté, c’est Youlia
Tymochenko, revenue en tête du gouvernement ukrainien suite aux élections parlementaires anticipées du septembre 2007, qui a souligné la nécessité de modifier le schéma existant
d’approvisionnement en gaz naturel de l’Ukraine en éliminant des sociétés intermédiaires opaques ; de l’autre, la direction du Gazprom et le gouvernement de Moscou, en faisant référence aux
pressions exercées par les producteurs de gaz de l’Asie centrale qui assuraient jusqu’alors la production du gaz consommé par l’Ukraine, a exprimé sa volonté d’augmenter le prix du gaz vendu à
l’Ukraine jusqu’au niveau des prix dits « européens », et ce, déjà à partir de l’année 2009.
Le marchandage de nouvelles conditions de livraisons gazières vers l’Ukraine qui s’en est suivi semble
avoir abouti à un nouvel accord-cadre, dont les termes ont été posés fin octobre dans le mémorandum intergouvernemental conclu entre Y.Tymochenko et V.Poutine. Cet accord paraît être le fruit des
concessions mutuelles faites pour incorporer les principales positions des parties prenantes. Cependant, certaines de ses dispositions paraissent être plus favorables aux intérêts du
Gazprom.
Termes de l’accord-cadre entre le Gazprom et le Nafothaz
Conformément à la demande de la Première Ministre ukrainienne Youlia Tymochenko, l’accord-cadre
prévoyait l’élimination du schéma des livraisons gazières le RosUkrEnergo, société intermédiaire contrôlée conjointement par le Gazprom (50% des titres) et deux hommes d’affaire ukrainiens,
Dmytro Firtach (45%) et Ivan Fursin (5%), dont la participation a été la condition de livraisons en Ukraine du gaz de l’Asie centrale. L’accord prévoyait donc de restaurer le monopole du
Naftohaz sur les importations du gaz, qui serait acheté directement à Gazprom. En contrepartie, le Gazprom confirmerait son droit d’effectuer des livraisons directes à certains clients
industriels ukrainiens. Qui plus est, la quantité du gaz vendu directement par l’opérateur russe augmenterait substantiellement, passant de 7,5 Mrds de m3 en 2008 à 11,5 Mrds de m3 dès l’année
2009. Or, l’augmentation de la part du marché ukrainien détenue par le Gazprom signifierait pour l’opérateur d’Etat ukrainien la possibilité de perte des clients les plus solvables, ce qui
se répercuterait sur la « santé » financière du Naftohaz.
Deuxième point fondamental, c’est l’augmentation du prix de gaz importé par l’Ukraine, sur laquelle la
partie russe insistait depuis le début de l’année 2008. Sur ce point, l’accord-cadre prévoyait une augmentation progressive, impliquant une période de transition. Une fois cette période
terminée, le prix serait calculé, à partir de l’année 2011, selon la formule proposée par le Gazprom, mettant le prix du gaz en relation avec l’évolution du prix des produits pétroliers (mazout
et gasoil) sur le marché pétrolier mondial. Mais, malgré l’existence de la période transitoire, le prix de départ que l’Ukraine devrait payer en 2009 serait fixé au niveau de 250 dollars pour
mille m3, ce qui représenterait une augmentation substantielle (+39%) par rapport au prix payé en 2008. Cette augmentation, comme nous le verrons plus loin, interviendrait dans le contexte
international actuel, marqué par une forte baisse des prix énergétiques, due à la crise économique et financière, d’où son caractère plus que discutable.
Enfin, pour garantir la discipline des paiements, l’accord-cadre insistait sur le prépaiement de toute
la quantité du gaz fourni par le Gazprom à son client ukrainien avant le début de chaque mois ; en cas de non-respect du calendrier des paiements, des pénalités à taux de 0,5% par jour ont
été prévues ; tout contentieux commercial entre parties pourrait être résous à travers le recours à la Cour d’arbitrage commercial près la Chambre de commerce et d’industrie de la Fédération
russe à Moscou.
Les tarifs de transit du gaz russe à travers le territoire ukrainien à destination des clients du
Gazprom d’Europe centrale et occidentale seraient fixés dans un contrat séparé. L’accord ne prévoyait qu’une hausse modérée du taux de transit du gaz russe à travers le réseau de
transport ukrainien (progression de 1,6 à 1,7 dollars US pour le transit de 1000m3 du gaz/ 100 km) pour les années 2009 et 2010, avec la possibilité de négotiation d’un nouveau tarif pour les
années 2011-2019 ; cependant, les termes de l’accord n’indiquaient aucune formule ou mécanisme de la formation du taux de tarif.
Bien que les dispositions de cet accord-cadre apparaissent comme étant plus ou moins déséquilibrés en
faveur du Gazprom, il semble parvenir à atteindre les objectifs centraux de la négociation. Ainsi, selon la demande du gouvernement ukrainien, il permettait de supprimer les sociétés
intermédiaires de la relation gazière russo-ukrainienne, en introduisant davantage de transparence dans le schéma d’approvisionnement de l’Ukraine et en établissant les rapports directs entre le
Gazprom et le Naftohaz. Conformément à la position de la partie russe, cet accord prévoyait l’augmentation du prix gazier payé par l’Ukraine jusqu’au niveau dit « européen », tout en
accordant une période de transition pour prendre en compte les intérêts du client ukrainien.
Si cet accord accommode les principales demandes des négociateurs, pourquoi n’a-t-il pas été conclu
comme prévu avant fin novembre ? Quels sont les facteurs qui ont entraîne les parties vers un conflit qui les oppose aujourd’hui ? Nous estimons qu’il peut y avoir trois facteurs
partiellement dépendants l’un de l’autre : premièrement, il s’agit de difficultés de déterminer tant le niveau « européen » des prix d’importation du gaz par l’Ukraine que du tarif
de transit auquel aspirent les parties de la négociation ; deuxièmement, tant le contexte que l’enjeu de la négociation ont changé avec la crise économique et financière mondiale, frappant
durement aussi bien l’économie ukrainienne que l’économie russe ; enfin, est-il possible que la variable politique, liée à la donne politique en Russie et en Ukraine, a joué le rôle. On
essaiera donc d’esquisser rapidement la place de ces facteurs dans le conflit actuel.
Difficultés d’estimer le « niveau européen » du prix de gaz importé et de transit
La transition au « prix européen » (« European netback prices ») du gaz
constitue la priorité de la politique gazière du Gazprom vis-à-vis des anciennes républiques soviétiques. Cette politique est actuellement soumise à l’objectif de faire disparaître le
différentiel entre les revenus obtenus par le producteur russe de ses exportations du gaz vers les pays d’Union européenne et les revenus de sa vente sur le marché des nouveaux pays indépendants.
En raison de l’importance de son marché domestique, l’Ukraine, l’un des plus grands pays consommateurs du gaz naturel à côté de l’Italie et de l’Allemagne, occupe une place centrale dans la
réalisation de cette stratégie.
Pourtant, la transition vers les «european netback prices » se heurte à quelques
difficultés qui tiennent au problème d’estimation de leur niveau. D’une façon générale, pour l’Ukraine, la transition vers les « prix européens » signifiera le passage au prix du gaz à
la frontière allemande, moins les coûts de transport. Il faudra aussi en déduire les coûts résultant de l’application par la Russie des droits douaniers de 26,3% à l’ensemble de ses exportations
gazières, étant donné que le gaz consommé par l’Ukraine provient de l’Asie centrale et est seulement transité à travers le territoire russe.
Cependant, la première difficulté survient lors de la définition du prix du gaz à la frontière
allemande. L’approvisionnement des consommateurs européens s’effectue traditionnellement dans le cadre des contrats de long-terme, signés entre le Gazprom et les opérateurs nationaux de ces pays.
Le prix du gaz fixé dans ces contrats dépend de l’évolution du prix du pétrole brut. Néanmoins, la « formule » utilisée dans ces contrats, c’est-à-dire les paramètres et la relation
exacte entre l’évolution de prix du pétrole brut sur les marchés internationaux et le prix contractuel du gaz, relève du secret commercial. L’information précise sur les prix d’importation du gaz
russe par les clients européens n’est donc pas disponible. Dans ces conditions, pour connaître le prix d’importation, on est amené à s’appuyer sur diverses estimations indirectes et avis
d’experts.
Selon les données publiées par le Ministère de l’Energie et de l’Industrie russe, le prix moyen du gaz
russe vendu en Europe en 2008 sera égal à 281 dollars US pour 1 000m3. Ce prix est inférieur au prix signalé par certains autres experts ; par exemple, les experts de Gas
Matters, pour lesquels le prix d’importation moyen du gaz en provenance de la Russie sur les marchés des pays d’UE en 2008 était 325 dollars US pour 1 000 m3.
Pour l’année 2009, le prix d’importation du gaz russe à la frontière allemande dépendra principalement
de l’évolution des cours du pétrole. D’après les consultants du projet Gas Strategies, le prix du gaz russe à la frontière allemande (Waidhaus) en 2009 pourra atteindre 441 dollars
US en cas de réalisation du scénario « pétrole cher », prévoyant l’augmentation du prix du brut de 126,55 dollars US pour le baril à 128,77 dollars US pour le baril au dernier trimestre
2009 ; le prix du gaz importé pourrait demeurer au niveau de 369 dollars US pour 1 000 m3, si le prix du baril en 2009 enregistre une baisse, passant de 110 dollars US à 83,73 dollars
US au dernier trimestre 2009. Comme nous pouvons le constater, aucun de deux scénarios ne prévoit la baisse brusque et profonde des cours du pétrole à laquelle on fait face actuellement en raison
du ralentissement de la croissance de l’économie mondiale.
Un autre scénario, plus récent qui a été élaboré par l’East European Gas Analysis, table sur
le prix du gaz russe pour les consommateurs européens qui pourra baisser de 500 dollars par 1 000 m3 au dernier trimestre 2008 à 175 dollars pour 1000 m3 à la fin de 2009, à condition que le
prix moyen du baril brut se maintienne à 45 dollars.
Tableau 1. Exemple du calcul des prix « européens » pour l’Ukraine sur la période de 2004-2009
Netback calculations
In $/Mcm
2004 (actual)
2005 (actual)
2006 (actual)
2007 (actual)
2008 (estimated by Gas Strategies)
2009 (projected : August 1 forward curve)
2009 (projected : GS base case)
European border price (Waidhaus)
143.05
189.31
246.51
254.48
368.32
441.75
369.07
Minus : exp.duty (26.3%)
37.62
49.78
64.83
66.92
96.86
116.18
97.06
Transit (est.)
27
31.58
36.53
38.35
41.13
43.81
43.81
Ukraine netback (estimated)
78.43
107.95
145.45
149.21
230
281.76
228.2
Actual/projected import prices
50
50-80
95
130
179.5
281.76
228.2
Differential between Ukraine netback and actual import price
28.43
27.95-57.95
49.15
19.21
50.5
0
0
Brent Crude ($/bbl - Q1)
31.95
47.5
61.75
57.75
96.77
128.69
100.47
Source : Gas Matters, septembre 2008
Le deuxième élément-clé dans la définition du « prix européen » pour l’Ukraine est le coût de
transport ; ces coûts varient selon le niveau de tarif de transit commandé par les pays transiteurs. Bien que, comme dans le cas de formule du prix du gaz, l’information concernant la
formation et le niveau exacte des tarifs ne soit pas complètement transparente, on dispose des informations générales concernant le niveau du taux de transit fixé par les pays transiteurs
européens. Selon le Secrétariat de la Charte énergétique, ce taux oscille entre 2,42 dollars US pour 1 000 m3 pour la distance de 100 km à travers le territoire allemand jusqu’à 3,8 dollars
US pour le transit la même quantité et distance du transit à travers le territoire tchéque. Cela étant, il convient de déduire 41,5 dollars, correspondant aux frais de transport du gaz russe à la
frontière allemande. Il convient aussi de rappeler que cela comprend l’acheminement du gaz russe à travers le territoire ukrainien, qui se réalise actuellement à taux de transit égal à 1,6
dollars pour l 000 m3. Le taux de tarif appliqué actuellement par l’Ukraine est donc sensiblement plus bas que les tarifs en vigueur dans d’autres pays européens. Or, cela rentre en
contradiction avec certains facteurs fondamentaux utilisés pour le calcul du taux de tarifs, tels que la longueur du réseau (plus le réseau est long, plus élevé doit être le tarif de tarif), les
coûts du capital et le besoin d’amortissement.
Graphique 1.Réseau de transit ukrainien
Source : Gas Matters, décembre 2008
Tableau 2.Volume du gaz russe acheminé à travers le territoire Ukraine dans les années 2000-2007
Gas transported through Ukraine, Bcm
Year
Total
To Europe
To CIS
2000
123.6
109.3
11.3
2001
124.4
105.3
19.1
2002
121.6
106.1
15.1
2003
129.2
112.4
16.8
2004
137.1
120.3
16.8
2005
136.4
121.5
14.9
2006
128.5
113.8
14.7
2007
115.2
112.1
3.1
Note: Excludes volumes for domestic use
Table: Gas Matters Source: Naftogaz
Source : Gas Matters, décembre 2008
Estimation du prix d’importation du gaz et du taux de tarif dans le contexte de la crise
économique et financière
A la lumière de ces quelques éléments de la formation du « prix européen » du gaz et du
tarif de transit pour l’Ukraine, comment peut-on évaluer la proposition de prix et de tarif faite par le Gazprom à la partie ukrainienne?
Tout d’abord, force est de constater que le prix de 250 dollars pour 1000m3, proposé comme le prix de
départ de la transition vers le niveau « européen », est issu du scénario de l’ « énergie chère » ; ce prix assume explicitement que les prix énergétiques vont rester au
niveau très élevé, observé avant la crise actuellement. La proposition initiale du Gazprom ne prend pas en compte la possibilité de la chute brutale des prix du pétrole et du gaz. Si l’impact
dépressif de la crise actuelle sur le prix du pétrole persiste, comme le montre le tableau 1, le prix du gaz russe à la frontière allemande pourra revenir à son niveau des années
2004-2005, soit au niveau de 160-170 dollars US pour 1 000m3. Pour l’Ukraine, cela équivaudra au prix de 80-100 dollars US. Notons que cette diminution ne pourra intervenir qu’en
deuxième moitié de l’année 2009, compte tenu de l’existence du lag temporel entre l’évolution du prix de pétrole brute et le gaz. Etant donné l’existence de ce lag, le prix
gazier risque de rester au niveau élevé durant les premier mois de l’année 2009. C’est donc en s’appuyant sur cette logique que le monopole russe évoque la menace d’augmenter le prix du gaz pour
l’Ukraine au niveau de 450 dollars dès le janvier 2009. Notons aussi que la crédibilité de cette menace s’amenuise face à la baisse de la demande du gaz, entraînée par la crise qu’éprouve le
secteur industriel ukrainien.
Ensuite, pour ce qui est de la transition vers le niveau « européen » du transit, notons que
ni le taux de transit à 1,7 dollars, initialement proposé par le Gazprom, ni même le niveau de 2 dollars pour, sur lequel insiste actuellement le gouvernement ukrainien, ne reflèteraient pas le
niveau économiquement justifié. Comme nous l’avons mentionné, en raison de divers facteurs, un tel niveau serait bien au-dessous du niveau commandé par la plupart des autres pays de transit
européens. Plus important, le niveau de tarif de 1,7-2,0 dollars US ne semble même couvrir intégralement les coûts nécessaires pour assurer le transit du gaz russe vers les consommateurs
européens. En effet, selon les résultats de l’audit international réalisé par Ernst&Young, le tarif adéquat, c’est-à-dire celui qui prend en compte l’ensemble des coûts, y compris
les coûts du capital, déterminé par l’accès au crédit, qui seraient a priori plus élevés pour les compagnies ukrainiennes que pour les sociétés de plusieurs autres Etats européens, sera
égal à 5,11 dollars pour le transit de 1 000 m3 pour 100 km. En cas de transit au-dessous de ce niveau, il se trouve donc que l’opérateur d’Etat ukrainien est obligé de subir des pertes
financières qui sont à l’origine de la dégradation de l’état physique du réseau de transport et d’assurer de facto le subventionnement du transit du gaz russe vers les consommateurs européens.
Compte tenu de l’importance de la quantité du gaz transité par l’Ukraine, le montant de ces subventions est non-négligeable (jusqu’à 5,9 Mrds de dollars pour l’année 2009). Or, il n’existe aucune
raison pour ce subventionnement, a fortiori au moment où la position fiscale du gouvernement ukrainien se trouve largement affaiblie du fait de l’impact de la crise. L’augmentation du taux de
transit apparaît donc non seulement comme une solution logique, mais aussi comme une solution absolument indispensable pour que l’Ukraine soit en mesure de respecter ces responsabilités
internationales dans ce domaine.
En guise de conclusion
Malgré le maintien de contacts bilatéraux et les négociations intenses au cours de toute l’année 2008,
un nouvel accord sur les livraisons du gaz en Ukraine et son transit à travers le territoire ukrainien, nécessaire dans le contexte d’absence du cadre contractuel de long-terme, n’a pas été
trouvé. Le contentieux actuel résulte donc d’une combinaison de facteurs, parmi lesquels la difficulté d’estimer le niveau de prix « européens » de l’importation du gaz et du transit,
la modification de l’importance des enjeux sous-jacents à la relation gazière entre la Russie et l’Ukraine dans le contexte de la dégradation de leur situation économique du fait de la crise, et
la non-prise en compte de certaines demandes de la parties ukrainiennes qui semblent pourtant justifiées.
P.S. : Bien sûr, nous ne pensons pas que l’enjeu du conflit actuel concerne uniquement le prix
d’importation et le tarif de tarif ; d’autres variables qui relèvent davantage d’ordre politique, comme la suppression du schéma d’approvisionnement de la société intermédiaire RosUkrEnergo,
qui semble être un acteur politiquement influent tant en Russie qu’en Ukraine, peuvent bien s’entremêler des considérations économiques.
Quelques références
Sur la formation de « European Netback
Prices » :
Gas Matters, <http://www.gas-matters.com>, en particulier
les numéros du janvier-février et du septembre 2008
East European Gas Analysis, 2009 Gas Sales Down to the Level of 2007:
European Price at $175/mcm in Q-4 2008 <http://www.eegas.com/>
Institute for Economic Research and Policy Consulting, “How to “deal to
“European gas prices” in Ukraine?”, Advisory Paper 06, October 2008, <http://ierpc.org/ierpc/papers/pp_06_en.pdf>
Vitrenko Youri, “Gas Transit and the Price of Imported Gas:
Economic Justification”, les 19-25 janvier 2006, Dzerkalo Tyjnia, <http://www.mw.ua/2000/2229/61731/>
Résolution du Parlement européen du 23 octobre 2008 sur la commémoration de l'Holodomor, la famine artificiellement provoquée en Ukraine (1932-1933)
Le Parlement européen,
– vu le traité sur l'Union européenne,
– vu la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
– vu la convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide,
– vu la déclaration conjointe publiée au cours de la 58e session plénière de l'Assemblée générale des Nations unies sur le 70e anniversaire de l'Holodomor en Ukraine, soutenue par 63 États, dont
l'ensemble des 25 États membres de l'Union européenne (de l'époque),
– vu la loi ukrainienne relative à l'Holodomor de 1932-1933 en Ukraine, adoptée le 28 novembre 2006,
– vu la déclaration du Président du Parlement européen, du 21 novembre 2007, à l'occasion du 75e anniversaire de la famine en Ukraine (Holodomor),
– vu la déclaration finale et les recommandations de la 10e réunion de la commission de coopération parlementaire UE-Ukraine, adoptées le 27 février 2008,
– vu l'article 103, paragraphe 4, de son règlement,
A. considérant que le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales est un principe fondamental de l'Union,
B. considérant qu'en vertu de la convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide, sont considérés comme des crimes les actes ci-après, commis dans l'intention
de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux: meurtre de membres du groupe, atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe, soumission
intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, et transfert forcé
d'enfants du groupe vers un autre groupe,
C. considérant que l'Holodomor, la famine de 1932-1933, qui a causé la mort de millions d'Ukrainiens, a été planifiée de manière cynique et cruelle par le régime stalinien pour imposer la politique
soviétique de collectivisation de l'agriculture contre la volonté de la population rurale d'Ukraine,
D. considérant que la commémoration des crimes contre l'humanité perpétrés au cours de l'histoire de l'Europe devrait permettre d'éviter la répétition de crimes semblables à l'avenir,
E. considérant que l'intégration européenne se fonde sur la volonté de surmonter les événements tragiques du XXe siècle et la reconnaissance que cette réconciliation avec une histoire difficile ne
dénote en rien un sentiment de culpabilité collective, mais qu'elle constitue une base solide sur laquelle il sera possible de construire un avenir européen commun fondé sur des valeurs communes,
ainsi qu'un futur collectif et interdépendant,
1. fait la déclaration suivante au peuple ukrainien, et notamment aux survivants de l'Holodomor qui sont toujours en vie, ainsi qu'aux familles et aux proches des victimes:
a) reconnaît l'Holodomor (famine artificielle de 1932-1933 en Ukraine) comme un crime effroyable perpétré contre le peuple ukrainien et contre l'humanité;
b) condamne fermement ces actes commis contre la population rurale d'Ukraine, caractérisés par une extermination et des violations massives des droits de l'homme et des libertés;
c) exprime sa sympathie à l'égard du peuple ukrainien victime de cette tragédie, et rend hommage à ceux qui sont décédés en conséquence de la famine artificielle de 1932-1933;
d) invite les États issus de l'éclatement de l'Union soviétique à permettre un libre accès aux archives relatives à l'Holodomor en Ukraine en 1932-1933, qui pourront être ainsi examinées en
profondeur afin que toutes les causes et conséquences de l'Holodomor soient révélées et étudiées en détail;
2. charge son Président de transmettre la présente résolution au Conseil et à la Commission, ainsi qu'au gouvernement et au parlement de l'Ukraine, au Secrétaire général des Nations unies, au
Secrétaire général de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, ainsi qu'au Secrétaire général du Conseil de l'Europe.
Pris en tenaille entre les totalitarismes hitlériens et staliniens, les Ukrainiens ont dans leur immense majorité vaillamment combattu
pour la liberté et l'indépendance de leur terre. Un grand nombre d'entre eux se sont employés au péril de leur vie à sauver des Juifs. A ce titre, la prestigieuse institution israelienne Yad
Vashem a établi que l'Ukraine constitue le quatrième pays d'où sont originaires les justes parmi les nations.
Mais tandis que ces hommes et ces femmes faisaient briller des lumières d'humanité, quelques Ukrainiens se sont perdus dans un
irréparable engagement au service de l'occupant. Il convient de faire la lumière avec objectivité sur cette infime minorité dont les obscurs desseins ne sauraient ternir le flambeau de
la résistance ukrainienne.
L’idée de former des troupes slaves chargées de lutter contre l’URSS avait déjà germé, chez les militaires allemands et dans l’entourage de
Rosenberg, ministre nazi chargé des Territoires de l’Est dès après le début de l’Opération Barberousse. L’hostilité des populations contre le régime communiste semblait leur donner raison. Hitler
et son entourage rejeta cette proposition : il n’était pas question de former de grandes unités indépendantes composées majoritairement d’untermenschen slaves.
Au début de l’année 1943, les pertes s’accumulant, les critères d’enrôlement dans la Waffen-SS s’assouplirent et on vit la formation de plusieurs divisions dans les Pays Baltes, France, Croatie,
Belgique (Wallonie), etc. De son côté, le Gouverneur allemand du District de Galicie, Otto von Wächter, appuyé en cela par le Comité Central Ukrainien siégeant à Kraków (Cracovie), le gouvernement
en exil de l’UNR et diverses organisations dont une partie de l’Eglise Gréco-catholique, pris la décision de créer une division de Waffen-SS dans son territoire et destinée à combattre uniquement
sur le front de l’Est. Cette décision fut annoncée officiellement le 28 avril 1943. Pour faire passer la pilule, le nom choisi pour la division fut SS Freiwilligen Division ‘Galizien’, reprenant
ainsi le vieux nom de la province autrichienne qui permettait d’éviter l’adjectif ‘Ukrainische’.
De nombreux volontaires se présentèrent. Comme toujours, on y trouvait de tout : des aventuriers, des gens qui pensaient échapper à leurs conditions de vie, des volontaires qui croyaient intégrer
une nouvelle Légion Ukrainienne identique à celle (les Sichovi Striltsi) qui avait combattu contre les Russes dans l’Armée austro-hongroise au cours du
premier conflit mondial, des adhérents au gouvernement en exil de l’UNR et des nationalistes orientés par l’OUN, tendance Melnyk laquelle jouissait d’une certaine faveur auprès d’une partie du
clergé Gréco-Catholique de cette époque.
Beaucoup croyaient que c’était le premier pas pour la formation de la future armée de l’Ukraine indépendante.
Il est à remarquer que l’OUN (b), c-à-d OUN tendance Bandera marqua nettement son hostilité et donna des instructions pour éviter l’embrigadement de jeunes ukrainiens dans cette unité. Pour
contrebalancer la propagande allemande, elle pris immédiatement l’initiative de former en Galicie des Unité Populaires d’Auto-Défense (Ukrayinska Narodna
Samooborona - UNS), lesquelles prirent le nom d’UPA-Ouest en janvier 1944.
L’OUN tendance Melnyk, eut une attitude plus équivoque. Elle ne s’opposa pas à l’enrôlement de jeunes ukrainiens en invoquant le prétexte que de jeunes recrues formées par les militaires allemands
seraient très utiles pour des luttes futures.
LA DIVISION
Commandement
La SS Freiwilligen Division ‘Galizien’ était commandée par des officiers allemands et ukrainiens. Les postes d’officiers supérieurs étant uniquement occupés par les Allemands. On comptait 600
officiers détachés par Berlin dont la moitié étaient Hollandais et l’autre moitié provenait de Prusse orientale. Il y avait aussi 300 officiers ukrainiens qui avaient servit dans l’armée
austro-hongroise au cours de la 1e guerre, une centaine d’ukrainiens de Galicie ex-officiers de l’armée polonaise et une autre centaine qui avaient commandé dans les rangs de l’UNR « du Dniepr » en
1917-1921. Outre les officiers supérieurs, les corps techniques étaient uniquement composés de troupes allemandes, ce qui créa des frictions vu leur dédain pour les Galiciens/Ukrainiens.
Le commandant en chef fut, au départ, le SS Oberführer Fritz Freitag, et son chef d’Etat-major le Sturmbannführer (Commandant) Wolf Heike. Tous les commandants de régiments étaient allemands Les
Sturmbannführer Binz et l’Obersturmbannführer (Lieutant-Colonel) Franz Lechthaler commandaient les régiments de police.
Les Soldats
Les soldats qui étaient sélectionnés devaient mesurer au moins 1,65 m et devaient avoir de 18 à 35 ans. Les membres de l’OUN-B étaient interdits même si un certain nombre parvint à s’infiltrer sur
ordre. L’uniforme était celui de la Wehrmacht ; sur l’épaule droite était cousu un écusson représentant le Lion de Galicie et trois couronnes. Il était interdit de porter le trident ukrainien : le
Lion de Galicie était un symbole régional au contraire du trident qui était un symbole national.
Au 23 juillet 1943, la commission de recrutement avait examiné 26.436 candidats. Seuls 3.281 furent trouvés physiquement aptes pour le service. Il est vrai qu’un nombre non négligeable de jeunes
hommes « bien portant » avait déjà été raflés pour le travail obligatoire en Allemagne !
Le Hauptführer K. Schultz fit le rapport suivant pour Berlin :
Si environ 80.000 volontaires s’étaient présentés, seuls 47.000 avaient été acceptés. Parmi eux, 1.400 furent dirigés vers d’autres tâches, 19.047 furent utilisés pour des travaux divers,
13.245 furent pris comme recrues, 1.487 furent « libérés » pour raison de santé et 11.578 furent incarcérés dans des camps (!)
La division se composait de trois régiments d’infanterie, d’un d’artillerie et d’un régiment de réserve à l’entraînement. Les unités adjointes consistaient en trois bataillons de fusillers, des
troupes du génie, des services de communication et de DCA ainsi qu’un hôpital de campagne.
BATAILLES
Après une formation en Prusse orientale et en Silésie, la division fut envoyée sur le front au début de l’année 1944. Malgré son manque d’expérience, elle était bien équipée et avait subi un
entraînement sévère.
Brody
La division fut dirigée dans la région de Brody où avait lieu des combats très durs et attachée au 13e Corps d’Armée qui comptait six autres divisions d’infanteries allemandes déjà éprouvées. Le 8
juillet 1944, le 13e Corps fut transféré à la 1e Panzer Armée qui dut faire face à l’offensive des forces soviétique sous les ordres du Maréchal Konev. Le 19 juillet, après de féroces combats, la
division et les autres unités allemandes étaient encerclées. Toutefois une partie de ses éléments parvint à s’échapper. Sur les 11.000 soldats présents à Brody, environ 3.000 rejoignirent
immédiatement la division. 2.000 autres réapparurent plusieurs mois après s’être cachés dans les forêts avoisinantes et environ 3.000 rejoignirent l’UPA. Environ 2.000 hommes avaient été tués et
1.000 capturés.
Slovaquie et Slovénie
Les Allemands reconstituèrent la division, ce qui prit plusieurs mois, à l’aide des troupes de réserve et de bataillons de police. Ces derniers, inclus sous la contrainte, n’étaient guère disposés
à se transformer en combattants SS.
N’ayant plus de valeur combative, la division fut envoyée début octobre 1944 en Slovaquie pour réduire le soulèvement qui s’y était produit. Fin janvier 1945, elle fut déplacée en Slovénie pour y
combattre les partisans de Tito tout en y maintenant des relations amicales avec la guérilla anti-communiste serbe des Tchetnik. Bien qu’un ordre supérieur fût donné pour la désarmer, elle fut
ensuite dirigée vers le front autrichien « pour y boucher les trous ».
Graz
Du 1er avril 1945 jusqu’à la fin de la guerre, la division, forte d’environ 14.000 hommes et complétée par des prisonniers de guerre soviétique d’origine ukrainienne, eut à combattre contre l’Armée
rouge dans la région de Graz en Autriche.
1e Division Ukrainienne UNA
Le 17 mars 1945, des Ukrainiens émigrés mirent en place le Comité National Ukrainien pour représenter les intérêts des Ukrainiens devant les autorités du IIIe Reich (Bandera, sorti du camps de
concentrations de Sachsenhausen fin 1944 déclina cette « invitation »). Parallèlement, on créa l’Armée Nationale Ukrainienne sous les ordres du Général Pavlo Chandruk. La division ‘Galizien’ devint
alors la 1ère division ukrainienne et les troupes prêtèrent un nouveau serment, celui de loyauté au peuple ukrainien.
A la capitulation allemande, la plupart des soldats (environ 10.000) se rendirent aux forces britanniques qui les transférèrent à Rimini, en Italie - il y passèrent deux ans comme prisonniers de
guerre - puis en Angleterre. Lors de la reddition, environ 200 hommes avaient choisi de passer dans l’Armée polonaise commandée par le Général Anders.
Ils travaillèrent en Grande-Bretagne comme ouvriers puis furent libérés.
La plupart émigrèrent aux Etats-Unis.
Le changement de nom de la division, le fait que ces soldats étaient jusqu’en 1939 citoyens polonais ainsi que l’intervention du Vatican évitèrent pour ces hommes une tragique déportation vers les
geôles d’URSS.
Le 23 février 1944, il semble démontré qu’un petit détachement de la division (qui resta à l’entraînement jusqu’en mai 1944) pris part à une action de police contre des partisans soviétiques et des
soldats de l’Armée de l’Intérieur (AK) polonaise dans le village de Huta Pieniacka (région de Lwów / L’viv). Voir le lien ci-dessus pour plus de détails.
Quant à l’allégation de sa prétendue participation à la répression du soulèvement de Varsovie d’août-octobre 1944, elle fut démentie par des historiens et chercheurs polonais. Il s’agit d’une
confusion due à la présence sur les lieux de la Brigade SS Kaminski.
NOTE
En discutant de la collaboration avec l’Allemagne, le Prof. Davies fit remarquer :
« Un grand nombre de volontaires de la Waffen SS provenait d’Europe occidentale. Le pays qui fournit le plus grand nombre de divisions était les Pays-Bas (quatre). Il y eut deux divisions
belges, il y en eut aussi une en France. A mon avis, il est plutôt surprenant que l’Ukraine, qui était un plus grand pays, n’en ait fourni qu’une seule … Il est surprenant qu’il y eut si peu
d’Ukrainiens [dans l’Armée allemande]. Beaucoup de gens ignorent, par exemple, qu’on compta beaucoup plus de combattants Russes dans la Wehrmacht ou dans les diverses forces armées allemandes qu’il
n’y en eut qui étaient Ukrainiens …
Grâce à la propagande soviétique, la contribution russe à l’effort de guerre nazi a été oubliée* tandis que la participation ukrainienne a été soulignée, je pense, exagérément. »
* Que dire de la période 1939-1941, lors de l’agression de la Pologne, de la France, de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Angleterre ?
Note de l'auteur: J’ai voulu faire un récit neutre, même si au détour de quelques phrases on peut deviner mes sentiments. Pourtant, je me dois de reconnaître qu’il ne pouvait en être ainsi.
Sur un tel sujet, la neutralité n’est pas de mise. Aussi, je vous fais part de mon sentiment qui, comme tous mes autres textes n'engage que moi.
Jamais je n’approuverai les Ukrainiens qui se sont engagés dans cette 14e SS Division. Les recrues non politisées furent au minimum des cocus, c’est-à-dire des hommes trompés et ça n’excuse rien !
Tous prirent le parti de l’ennemi et comme tels sont, pour moi, des gens qui ne méritent aucune considération ni reconnaissance nationale, régionale ou autre.
Ils obéissaient à des organisations ukrainiennes qui jusqu’alors s’était montrées coopératives avec les Allemands, y compris dans la collaboration affichée allant jusqu’au crime, et cela a eu pour
conséquence qu’allant jusqu’au bout de cette logique, ils ont endossé l’uniforme de ceux qui ouvertement voulaient dominer l’Ukraine en réduisant ses habitants en esclavage.
Pourtant, les crimes racistes, les arrestations et exécutions publiques des indépendantistes, les déportations massives de leurs compatriotes hommes et femmes pour le travail obligatoire en
Allemagne étaient autant de signaux d’alarme que les plus aveuglés ne pouvaient ignorer.
Comme d’autres divisons SS levées en Occident, cette formation ne devait combattre que sur le front de l’Est, contre les Bolcheviks. Pourtant, après la dégelée reçue à Brody (perte de la moitié des
effectifs engagés y compris trois mille hommes qui par sursaut d’orgueil rejoignirent les véritables patriotes, à savoir l’UPA), cette unité jugée incapables de tenir le front fut dirigée vers la
Slovaquie et la Slovénie pour effectuer des missions de police.
On imagine tristement ce que cela signifie comme destructions, meurtres, terreur, etc. et on ne peut non plus oublier le massacre de Huta Pieniacka au début de l’année 1944, avant même d’avoir été
dirigé sur le front, qui coûta la vie à un millier de personnes.
De plus, compte tenu de l’éloignement du théâtre d’opérations, l’excuse de la lutte contre l’Armée Rouge ne tenait plus et n’importe qui, même ceux qui avaient l’esprit le plus étroit, pouvaient le
constater. Pourquoi ont-il suivi les Allemands jusqu’à la défaite. Quel serment avait-ils prêté ?
Comme il est dit dans mon résumé, s’ils parvinrent à échapper au « rapatriement » en URSS qui aurait coûté la vie à la plupart, ce fut grâce au changement de nom de l’unité qui quelques semaines
plus tôt avait troqué son nom de 14e SS Division pour 1e Division ukrainienne, au fait que la Galicie orientale était formellement polonaise jusqu’en 1939 … et aussi à l’intervention du
Vatican.
Je ne vois aucun titre de gloire qui puisse s’accoler au nom de cette division. Les Allemands eux-mêmes se montrèrent très avares dans la distribution de décorations à ses combattants.
Je suis contre les amalgames et je sursaute à chaque fois que j’apprends que dans telle ville d’Ukraine occidentale, on rend un hommage égal aux soldats de l’UPA et aux anciens SS.
C’est d’autant plus grave, qu’ainsi, ces responsables municipaux ne font que renforcer les arguments de la propagande de l’ex-URSS, toujours bien vivante en Russie, Ukraine et en Occident, laquelle
condamnait sur un pied d’égalité tous ceux qui s’étaient opposés à « la Patrie des Travailleurs ».
Ainsi, les indépendantistes qui s’étaient battus depuis 1942 jusqu’en 1956 contre les Nazis et les Soviets, à savoir l’UPA, d’abord bras armé de l’OUN puis force armée de l’UHVR, manière de
gouvernement provisoire de l’Ukraine libre qui rassemblait tous les partis politiques luttant pour une Ukraine indépendante libre de toute ingérence extérieure, se trouvent une fois encore
assimilés à ces individus et aux organisations qui les avaient incité à trahir.
Finalement, pour rappel, je reprends la fin de la déclaration du Prof. Davies : « Grâce à la propagande soviétique, la contribution russe à l’effort de guerre nazi a été oubliée tandis que la
participation ukrainienne a été soulignée, je pense, exagérément. »
Cette participation est toujours soulignée aujourd’hui et sert encore à stigmatiser et disqualifier l’Ukraine devant la communauté internationale. Une série d’articles qui paraissent ces derniers
temps dans divers journaux français, on se doute d’où cela provient, ravive ces récriminations.
C'est pourquoi j'estime qu'il est de mon devoir de mettre les points sur les i.