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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 06:25

Natalka PasternakVous souvenez-vous de ce que fut votre première réaction à l'annonce de la mort de Pierre Bérégovoy le 1er mai 1993 ?

 

J’étais abasourdie, totalement sous le choc, puis j’ai ressenti une immense tristesse m’envahir. Je me suis ensuite posée d’innombrables questions ; je demeure convaincue que ce drame aurait pu être évité.

 

Quelle conséquence a eu sa disparition sur votre vision du monde politique ?

 

Je perçois cet univers comme dépourvu de sentiment ; il s’agit d’un monde où la dureté laisse peu de place à l’éthique.  

 

Que vous inspirent son parcours personnel ainsi que son engagement politique ?

 

Un immense respect et de l’admiration pour cet homme qui plaçait les valeurs républicaines au cœur de son action. Il appartenait à cette génération marquée par la Résistance, animée par une espérance collective et prête à des sacrifices individuels.

 

Quelle lecture avez-vous de la citation de Pierre Bérégovoy : "Le vrai débat n’est plus entre capitalisme et communisme, mais entre conception sociale et conception libérale de l’économie de marché. Le temps des révolutions n’est plus. Celui des réformes — conservatrices ou sociale-démocrates — est devant nous." ?

 

Cette citation illustre parfaitement la dimension constructive de sa pensée, fondée sur l’équilibre et l’efficience. Pierre Bérégovoy a fait preuve durant toute sa vie d’une grande ouverture d’esprit. Rejetant les postures extrémistes et dogmatiques, il privilégiait les approches pragmatiques et consensuelles, tant en politique qu’en économie.

 

A l'occasion d'un voyage, Pierre Bérégovoy s'était rendu dans le village natal de son père et avait été confronté de visu au passé traumatique de l'Ukraine. Il était l'un des rares responsables français à connaitre précisément depuis de nombreuses années la réalité et l'ampleur des crimes de masse perpétrés par le régime stalinien. Comment expliquez-vous l'ignorance d'une large part de la classe politique française sur ce sujet durant des décennies ? Quels enseignements en tirez-vous ?

 

Pierre Bérégovoy dont une grande partie de la famille avait subi les persécutions staliniennes, était sans illusion quand au silence de la quasi-totalité de l’intelligentsia française : Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! C’est dans l’indifférence presque générale que la moitié du continent européen a subi le joug soviétique... Qui s’est préoccupé des millions d’Ukrainiens qui ont péri lors du Holodomor, famine génocidaire de 1932-1933 ? Je formule le vœu que l’Europe, au-delà des crises qu’elle traverse, saura se préserver du totalitarisme et parviendra à unir harmonieusement tous les peuples qui la composent.

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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 06:20

pauvros-remi.jpgVous souvenez-vous de ce que fut votre première réaction à l'annonce de la mort de Pierre Bérégovoy le 1er mai 1993 ?

Sa mort a d’abord laissé chez moi une grande tristesse et une profonde émotion.

 

Quelle conséquence a eu sa disparition sur votre vision du monde politique ?

J’ai éprouvé la confirmation de la dureté et de la violence de la vie politique.

 

Que vous inspirent son parcours personnel ainsi que son engagement politique ?

Je ressens un vrai respect pour cet autodidacte issu de l’immigration. Fils de l’école de la République, son engagement politique déterminé m’a toujours profondément impressionné, à la fois dans son militantisme et dans la force de ses idées.

 

Quelle lecture avez-vous de la citation de Pierre Bérégovoy : "Le vrai débat n’est plus entre capitalisme et communisme, mais entre conception sociale et conception libérale de l’économie de marché. Le temps des révolutions n’est plus. Celui des réformes — conservatrices ou sociale-démocrates — est devant nous." ?

 

Pierre Bérégovoy a en effet été l’un des fers de lance de la social-démocratie avec comme outil principal l'économie mixte, chère à François Mitterrand.

Cette économie de marché régulée, corrigée, stimulée par l'intervention de la puissance publique, est effectivement aujourd’hui la plus à même de répondre aux attentes de nos concitoyens.

 

A l'occasion d'un voyage, Pierre Bérégovoy s'était rendu dans le village natal de son père et avait été confronté de visu au passé traumatique de l'Ukraine. Il était l'un des rares responsables français à connaitre précisément depuis de nombreuses années la réalité et l'ampleur des crimes de masse perpétrés par le régime stalinien. Comment expliquez-vous l'ignorance d'une large part de la classe politique française sur ce sujet durant des décennies ? Quels enseignements en tirez-vous ?

 

La position géopolitique de l’Ukraine, entre l’Occident et la Russie, a toujours été une source de tiraillement pour ce pays. Exploitée, colonisée par l’URSS, elle n’a eu d’autres choix que de s’enfermer dans le silence après les atrocités de la guerre.

Elle était bien trop utile à ce géant de la guerre froide pour pouvoir être elle-même. Aujourd’hui, la marche difficile de l’Ukraine vers la Démocratie n’en est pas moins irrémédiablement lancée.

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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 23:11

demkoura.jpgParlez-nous de vous


Je vis à Ternopil, et j’ai reçu une formation de professeur d’éducation physique et sportive. Mon premier business de taille est lié à la France. En effet, de 1990 jusqu’en 1996 j’achetais des voitures en France pour les revendre en Ukraine. Depuis 1996 je travaille en lien avec la société américaine Amway, qui opère dans les domaines de la santé, de l’écologie et des finances. Je fais partie du Conseil des Fondateurs de cette société. Je suis doctorant et j’enseigne le marketing de réseau dans les universités en Ukraine.

 

En quoi consiste votre action en tant que mécène ?


Nous avons initié et financé le projet de la création de l’album « Le mystère de Pinsel », rédigé en ukrainien en anglais. Nous avons édité 1000 exemplaires, dont 700 ont été distribués dans des écoles, musées et bibliothèques. Le responsable de la bibliothèque du Louvre, appréciant la qualité de l’album, nous a pris 100 exemplaires. Nous sommes fiers que notre album soit exposé à côté de celui commandé par le Louvre.

 

Quels sont vos projets ?


Nous allons continuer à présenter l’album sur Pinsel dans les villes ukrainiennes. A chaque fois nous invitons les médias pour toucher le plus de monde possible. Nous préparons des émissions sur la vie et l’œuvre de Pinsel qui seront diffusées à la radio de Ternopil. Nous continuons à restaurer certaines sculptures. Aussi est-il urgent de restaurer le bâtiment de la société scientifique Chevtchenko situé à Sarcelles. Nous réfléchissons actuellement à la manière d’y contribuer. Nous avons commencé à réunir des moyens financiers pour la création de l’église et du musée d’Anna Yaroslavna, reine de France, à Senlis qui appartiendraient à la communauté ukrainienne. Voilà, pour n’en citer que quelques-uns, les projets qui sont les miens. Sinon, la liste est longue. 

 

Comment en êtes-vous venu à soutenir des projets culturels ?


La société  Amway avec laquelle je suis étroitement lié depuis 16 ans possède ses propres fonds caritatifs. Nous en avons aussi et nous aidons des handicapés, des orphelinats. Je pars du principe qu’une fois que tu as réussi dans ta vie, tu peux aider les autres à faire de même. Quant aux projets culturels, tout a commencé par la collection de voitures rétro. J’avais visité une exposition en France et m’était fixé le but de faire ma propre collection. Aujourd’hui, ma collection est la plus importante en Ukraine. Ensuite, je suis venu à collectionner de vielles montres, appareils photos, etc. Par la suite j’ai fait la connaissance de Vira Stetsko et Borys Voznytsky qui m’ont fait découvrir le monde de Pinsel. Toutes mes collections sont exposées dans le Centre d’affaires « Atrium » que j’ai créé. Là-bas, vous trouverez aussi le Pinsel Hall, un endroit où les visiteurs peuvent prendre un café tout en apprenant sur la vie du sculpteur.

 

pinsel.jpgQuelles suites à « Pinsel au Louvre » ?


Les sculptures ont retrouvé  leurs places dans les villes ukrainiennes. Maintenant, plutôt que de faire voyager ces œuvres vieilles de 250 ans, nous souhaitons faire venir les touristes qui seraient curieux de visiter ces endroits. Dans notre album, par ailleurs, se trouve un itinéraire touristique.

 

Pourquoi réalisez-vous ces projets ?


Il y a des choses qui ont un prix et d’autres qui ont de la valeur. J’investis dans des projets qui vont aller jusqu’à mes petits-enfants et encore plus loin. Je serais ravi si un jour j’entends dire : c’est mon grand-père qui a soutenu ce projet ou a restauré cette sculpture ou bien a contribué à préserver le patrimoine culturel de l’Ukraine.

 

Propos recueillis par Valentyna Coldefy

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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 22:49

Galia-Ackerman.JPGEssayiste, historienne, journaliste, vous êtes l'auteure de plusieurs ouvrages qui se sont imposés comme des références incontestées notamment sur la problématique de Tchernobyl et de ses conséquences sociales. Qu'est-ce qui vous a incitée à écrire sur FEMEN, sujet controversé plutôt éloigné de vos thèmes de prédilection ?

 

J’ai été contactée par les Editions Calmann-Lévy qui m’ont proposé ce projet. Lorsque j’ai fait connaissance des quatre fondatrices ukrainiennes de Femen, j’ai trouvé l’idée de publier un long entretien avec elles très intéressante. En effet, j’ai beaucoup étudié les conditions sociales en Russie et en Ukraine post-communiste, et le cas de Femen est un exemple très parlant : des jeunes filles qui s’insurgent contre la pauvreté, l’inégalité criante, le machisme, la perception ambiante de la jeune femme en tant qu’objet sexuel et l’absence de perspectives pour ceux et celles qui n’appartiennent pas à la nouvelle classe de riches. Il y a beaucoup d'enseignements à tirer de leur récit.

 

Pourquoi est-ce en Ukraine que FEMEN a été créé ? Quelles spécificités de la société ukrainienne ont contribué à l’émergence d'un mouvement d'une telle radicalité ?

 

Ce mouvement est certainement un produit dérivé de la Révolution Orange. Les filles le reconnaissent et parlent de la révolution comme d’un moment de grande libération intérieure : ce fut pour elles un moment festif et rempli d’espoir. Mais rapidement, cet espoir céda la place à une déception profonde. Quant à la radicalité, elle s’est accrue au gré de leurs activités. Elles ont commencé par des actions « gentilles ». Même la protestation topless n’était pas au menu dès le début.

 

Sur quel socle idéologique s'est construit le mouvement FEMEN ?

 

Trois des quatre fondatrices du mouvement proviennent de la même ville de l’Ukraine occidentale, Khmelnitski. Ensemble, en tant qu’adolescentes, ces filles ont fréquenté le cercle de rue marxiste. C’est assez extraordinaire : des jeunes gens qui, dans la première moitié des années 2000, se rassemblent régulièrement dans une cour d’immeuble pour lire « Le Capital » de Marx. Quand on est confronté à des récits pareils, on se rend compte à quel point le passé soviétique est vite oublié par une partie de la jeunesse.

 

Un peu plus tard, elles lisent un livre totalement oublié en Occident, « La Femme et le Socialisme » d’Auguste Bebel. Cet ouvrage devient le véritable socle de leur futur mouvement : elles décident de se battre à la fois pour les droits de la femme et contre l’injustice sociale. Leur rejet de toute religion fait partie de cette imprégnation marxiste.

 

femen.jpgOn parle très souvent des adversaires de FEMEN ainsi que des menaces et des pressions subies par ses membres. Pourquoi n'entend-on rien ou presque au sujet des financements et des appuis dont bénéficie le mouvement, notamment en Ukraine ?

 

Personnellement, j’admire le courage de ces jeunes femmes, même si je ne partage pas leurs convictions marxistes. Elles ont la trempe des révolutionnaires russes, comme Véra Zassoulitch, et sont prêtes à mourir, s’il le faut, pour leurs idées. Leur action contre Alexandre Loukachenko, par exemple, loin des caméras, a failli leur coûter la vie. Quant à leur financement, il n’y a aucun mystère et ceci est raconté dans le livre : elles ont un compte sur lequel on peut faire des dons, elles vendent leur merchandising, comme des tee-shirts, et elles ont maintenant des droits d’auteur. Inna Chevtchenko, d’ailleurs, vient de signer un contrat pour un nouveau livre, co-écrit avec une journaliste très connue en France, Caroline Fourest. Mais je vous assure qu’elles vivent très chichement. Leur logis au Lavoir Parisien Moderne est gratuit. En fait, à l’étage où deux d’entre elles habitent, elles ont une petite pièce non chauffée. Le directeur du théâtre les héberge par sympathie et aussi, parce qu’elles lui apportent de la publicité supplémentaire, alors qu’il est en instance d’expulsion par la Mairie de Paris. Quant aux appuis en Ukraine, je ne les ai pas détectés. Ces filles ont fait de la prison, aussi bien en Ukraine qu’en Russie. Je crois simplement que les autorités ukrainiennes sont plus intelligentes que les autorités russes et ne veulent pas transformer les FEMEN en Pussy Riot bis. Inna a été poussée à l’émigration, sans trop de bruit.

 

Le mouvement FEMEN pourrait-il continuer à exister durablement s'il venait à être boudé par les caméras ? 

 

C’est un mouvement radical international, avec des activistes spécialement entraînées, et non un mouvement de masse. Si les médias ne rendent pas compte de leurs actions, leur raison d’être disparaît. Mais je ne vois pas pourquoi cela se produirait. Elles innovent tout le temps, et les médias sont toujours à la recherche d’images et de sujets forts.

 

Propos recueillis par  Frédéric du Hauvel

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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 18:44

calvaria.jpgParlez-nous de l’édition Calvaria et de la Fondation de l’édition Calvara


Fondées en 1991 trois jours avant le référendum concernant l’indépendance de l’Ukraine, les éditions Calvaria cherchaient leur voie jusqu’en 1998, la date à laquelle a été publié le premier livre de prose de l’auteur contemporain ukrainien Yurko Pokaltchouk (« Te stcho na spodi ). Par la suite, il est devenu notre « parrain » et nous nous spécialisons desormais sur la poésie et la prose contemporaines ukrainiennes.  Ce créneau restait inoccupé en 1998 ; cela semble si éloigné aujourd’hui. En effet, à l’époque, peu de gens croyaient en la popularisation de la littérature ukrainienne contemporaine.

Sur une période très courte (entre 1998 et 2005) Calvaria a découvert des auteurs aujourd’hui très célèbres en Ukraine. Ils sont désormais traduits et publiés dans le monde entier, parmi eux : Serguiy Jadan, Maria Matios, Iren Rozdoboudko, Vasyl Chklyar, Lubko Deresh, Igor Rymarouk, Grytsko Tchoubayu… Calvaria a découvert ces talents et leur a permis de devenir des écrivains professionnels.

Depuis 2000 nous publions également des œuvres de la littérature mondiale, comtemporaine comme classique. Ainsi nous avons publié la première traduction en ukrainien « L'échange symbolique et la mort » de Jean Baudrillard,  c’est ainsi que nous avons commencé une série de traductions d'oeuvres majeurs d’intellectuels occidentaux : « Le choc des civilisations » de Samuel P. Huntington, « Against Interpretation and Other Essays » de Susan Sontag, « Orange mécanique » d‘Anthony Burgess, « Pantagruel » et « Gargantua » de François Rabelais , « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry, « Saturday » et « Atonement » d’Ian Russell McEwan, des œuvres de Federico García Lorca et bien d’autres.

Depuis 2004 nous accompagnons d’auteurs ukrainiens à l’étranger. Nous avons déjà cédé 54 licences pour les œuvres de nos écrivains. Calvaria participe régulièrement aux plus grands salons de livres en Europe, tels qu’à Paris, Frankfort, Varsovie, Leipzig etc.

En décembre 2001 la fondation de maison d’édition Calvaria a été créée. En effet, si l’édition est une entreprise lucrative, la fondation ne l’est pas. Ses buts sont :
- soutenir le développement du marché de livre et de la presse ukrainophones
- promouvoir les œuvres des auteurs ukrainiens en Ukraine et à l’international
- promouvoir les œuvres mondiales scientifiques, littéraires et artistiques en Ukraine
- développement de l’école ukrainienne de traduction

anetta-antonenko.jpgAvez-vous des contacts avec vos collègues français ?

Chez Calvaria, nous en sommes à plus de 25 traductions de livres français vers l'ukrainien (et de quelle qualité !). Je rencontre mes collègues français régulièrement au salon de Paris et à Francfort.  Je connais personnellement de très nombreux directeurs d’achat et de vente des droits d’auteurs de maisons d’édition, des agents littéraires, du Centre national du livre (CNL) et de l’Institut français.
Par ailleurs, c’est notre auteur, découvert par Calvaria, Lubko Deresh qui a été traduit et publié dans une séculaire maison d’édition Stock, en j’en suis particulièrement fière.

Quels évènements littéraires sont les plus importants en Ukraine ?


Parmi les évènements les plus importants on trouve Le Forum des éditeurs à Lviv qui se déroule depuis les derniers 20 ans et Knyjkoviy Arsenal. C’est un forum très récent. Il se déroulera cette année pour la troisième fois, mais il est très ambitieux par son importance, sa qualité d’exposition, son niveau d’organisation et de présentation. Knyjkoviy Arsenal est intimement lié à la ville de Kyiv, fait partie de sa politique culturelle, son développement et ses contacts internationaux.


En quoi consiste le projet « Plus de pays – Plus de livres » ? Depuis quand existe-t-il ? Quelle est son origine ? Quel a été son initiateur ?


L’idée du projet « Plus de pays – Plus de livres » est née après la réalisation du projet-pilote « La littérature européenne dans le contexte ukrainien & la littérature ukrainienne dans le contexte européen : les rencontres éditoriales norvégiennes » (en novembre 2010 à Oslo, Norvège).


J’ai été son inspiratrice et chef du projet. Pas à pas, depuis nous avons rencontré nos partenaires actuels – Eleonora Simonova (directrice de Nora-Drouk), Mykola Kravtchenko (Nord-Drouk) et Oleksandr Afonine (Président de l’association ukrainienne des éditeurs et des distributeurs de livres).


Notre coordinatrice en France est Iryna Dmytrychyn, enseignante (INALCO), traductrice.
Nos contacts noués furent notre point de départ, notre expérience dans le domaine littéraire, dans la création de réseau de collaborateurs.


Le projet n’édite pas de livres. Il vise à créer des conditions pour que la littérature ukrainienne devienne attractive, intéressante et plus ouverte, qu’elle soit dignement représentée sur les plateformes de travail des éditeurs à Paris, Frankfort et Londres.


Ainsi, nous publions un almanach, avec les extraits des livres d’auteurs ukrainiens. Nous en avons déjà publié quatre – dont deux en langue française (numéro 1 et 4).

Notre travail en France a commencé en 2011, quand un groupe d’éditeurs ukrainiens avec Oleksandr Afonine (Président de l’association ukrainienne des éditeurs et des distributeurs de livres), à sa tête s’est rendu en visite officielle ici.


Dans le cadre de cette visite, au Centre national du livre (CNL), ils ont rencontré leurs collègues français dans le cadre d’un séminaire. A ce séminaire les deux parties ont exposé l’état des lieux dans l’édition en France et en Ukraine. Parmi les éditeurs français présents on peut citer Stock, Flammarion, Gallimard, Fayard, Denoël, Albin Michel, Editions du Seuil et autres.

En 2012, toujours dans le cadre du projet « Plus des pays – Plus des livres » nous avons présenté sept écrivains ukrainiens et organisé des lectures publiques en présence d’auteurs et de traducteurs. Les extraits de tous ces écrivains sont inclus dans l’Almanach que j’ai mentionné ci-dessus. Cette action a attiré l’attention et nous a préparés au principal évènement littéraire ukrainien en France 2012 : le Festival de littératures européennes à Cognac où l’Ukraine a été invitée d’honneur. L’Ukraine a été le premier pays hors UE à en bénéficier. Nous étions partenaires du projet (le chef du projet a été Mykola Kravtchenko de Nora-Drouk) ; Sophie Julien, la directrice du Festival a constaté notre efficacité. Iryna Dmytrychyn, traductrice et enseignante d’INALCO  et notre coordinatrice française, à qui appartient initiative de cette rencontre, elle s’y est personnellement fortement investie dans son organisation.

Cette année et encore une fois sur la proposition d’Iryna Dmytrychyn nous avons changé la forme de notre présence au Salon du livre de Paris avec le soutien de la fondation Open Ukraine. Par ailleurs, une nouvelle maison d’édition nous a rejoints dans ce projet : les éditions Douliby, également spécialisées en littérature ukrainienne contemporaine.

Le séjour des écrivains ukrainiens prévoit toujours des rencontres avec les lecteurs dans le cadre du Club littéraire ukrainien sous la direction d’Oksana Mizerak. Ces rencontres se déroulent dans un lieu historiquement important pour l’édition ukrainienne, l’édifice où se trouve la bibliothèque ukrainienne Symon Petlura à Paris.

Par ailleurs, nous apprécions beaucoup le soutien de l’ambassade française en Ukraine, qui nous apporte l’aide financière comme organisationnelle. Ainsi, grâce à notre collaboration avec l’Institut français d’Ukraine nous avons pu réaliser la présentation d’« Aux frontières de l'Europe : l'Ukraine » sur le stand de l’Institut français au Salon. Nos idées ont toujours été soutenues par Anne Duruflé, ancienne attachée culturelle, et par son successeur, Eric Tosatti. Ainsi, l’année dernière nous avons été invités rencontrer à son excellence Alain Remy. Nous nous y sommes concertés sur les axes principaux de notre collaboration avec l’ambassade que nous comptons développer.

Est-ce qu’il est facile aujourd’hui de trouver un financement pour un projet comme le vôtre : financement privé ou financement public ?


Comme tout chef de projet, je ne peux pas me plaindre du manque d’attention des différents organismes.  Pour autant, cela ne veut pas dire que les financements se trouvent facilement. Les 3 ou 4 événements annuels que j'organise, me prennent beaucoup de temps sur le plan purement administratif. On coopère avec des institutions différentes en fonction du pays et de la spécificité du projet.  Cela veut dire qu’il faut envoyer un grand nombre de lettres, e-mails, rencontrer beaucoup de gens et ajuster une quantité innombrable de détails …

A propos du nerf de la guerre, « Plus de pays – Plus de livres » est exclusivement financé par des fondations privées et des organismes étrangers, dont : la Fondation de Rinat Akhmetov « Rozvytok Oukrainy », la Fondation d’Arseniy Yatsenyuk «Open Ukraine», l’Institut français d’Ukraine (France), l’Ambassade de la France en Ukraine, NORLA (Norvège), FrittOrd (Norvège), l’Ambassade de la Norvège en Ukraine,  Goethe-Institut (Allemagne), PJSC Kraft Foods Ukraina, et l’Association Mist (France).


Jusqu’ici nous n’avons rien reçu de la part de l’Etat ukrainien, mais on avance sur ce point. Il est fort probable que le ministère de la culture ukrainien participera au financement de nos prochains almanachs (en français et en allemand). Il s’agit d’espoirs fondés, en tout cas nous avons déjà les premiers accords dans ce sens.

Si le financement est privé, en quoi consiste alors le rôle de l’Etat dans la promotion du livre ukrainien?

A mon avis, nous sommes en train de faire le travail de l’Etat. Il faudra dépenser beaucoup d’énergie avant que la lourde machine bureaucratique ne reprenne son rôle. Comme mes confrères, je pense que cela serait contreproductif et inefficace. Et on y perdrait beaucoup de temps…


D'après moi, l’Etat doit comprendre qu’il n’est que le gestionnaire de l’argent collecté avec nos impôts. Il devrait juste déléguer à des organisations et associations qui réaliseront les projets avec compétence et rapidité (et elles existent !).

Quels résultats escomptez-vous du salon du livre de Paris ?

"Rien ne sert de courir, il faut partir à point." – c’est la réponse que je donne souvent à cette question. Dans le monde il existe des milliers et des milliers de bons livres, mais seuls quelques-uns deviennent des best-sellers.

Il nous faut surtout promouvoir nos auteurs dans le monde, que les livres ukrainiens soient de qualité, que nous puissions faire face à la concurrence… et que par la présence du livre ukrainien sur les grands salons nous convainquions des éditeurs à l’international.

Puisque l’édition c’est aussi le monde des affaires, chacun doit calculer ses risques.
Je serais comblée si les auteurs présentés dans notre almanach étaient publiés en France, mais pour cela, il y a encore du grain à moudre !

Propos recueillis et traduits par Olga Gerasymenko

La galerie photo du stand ukrainien

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 11:32

JP-Lecoq2.jpgDepuis plusieurs siècles, l'Ukraine est étroitement liée au 6ème arrondissement de Paris : La Cathédrale Saint Vladimir le Grand se trouve rue des Saints Pères, le célèbre cosaque Grégoire Orlyk ainsi que l'écrivain Joseph Roth ont résidé rue de Tournon, par ailleurs de nombreuses associations franco-ukrainiennes ont leur siège boulevard Saint Germain. Quel sentiment vous inspire cette présence ukrainienne au coeur de l'arrondissement le plus prestigieux de la capitale ?


L’Ukraine est une grande nation européenne ; compte tenu de la richesse de son histoire, elle se devait d’avoir des liens avec la France. Au cours des siècles, de nombreuses personnalités ukrainiennes en exil  sont venues s’installer dans le 6e arrondissement. L’exemple du cosaque Grégoire Orlyk, devenu lieutenant-général dans l'armée de Louis XV et agent diplomatique français, est à cet égard emblématique.

 

Quels rapports entretenez-vous avec les associations franco-ukrainiennes et notamment l'instance qui les fédère : le Comité Représentatif de la Communauté Ukrainienne de France ?


En ma qualité de Maire du 6ème j’entretiens depuis longtemps des relations cordiales avec cette communauté, principalement implantée à Paris et en Ile-de-France, qui trouve avec la cathédrale de la rue des Saints-Pères un lieu traditionnel de rassemblement pour ses membres, chaque dimanche. En 2006 j’ai soutenu l’initiative visant à honorer la mémoire des Ukrainiens ayant participé par leur travail à la reconstruction de la France, meurtrie par les deux guerres mondiales. Ce projet s’est concrétisé par l’apposition d’une plaque commémorative qui a été dévoilée devant de nombreuses personnalités et en présence de plusieurs centaines de personnes venues de toutes les régions de France.

 

Quel événement ou fait de société survenu en Ukraine ces 20 dernières années vous a le plus marqué ?


C’est assurément ce qu’on a appelé la « Révolution Orange » en novembre 2004, c’est-à-dire l’avènement d’une société civile mature, structurée autour d'un projet démocratique.

 

Quelle lecture avez-vous de la citation de Voltaire : "L’Ukraine a toujours aspiré à être libre" ?

 

La Citation de Voltaire renvoie bien évidemment à la situation de l’Ukraine et de la Pologne vis-à-vis du grand voisin qu’est la Russie, qu’il s’agisse de la Russie impériale ou de la Russie soviétique. C’est seulement après l’éclatement de l’URSS dans les années 90 que l’Ukraine a retrouvé son indépendance. Elle ne restera pas moins marquée par son histoire et ses frontières souvent fluctuantes. Aujourd’hui, l’Ukraine a retrouvé son indépendance, mais elle reste encore fortement marquée par son histoire et sa très grande proximité avec la Russie.

 

Pierre Beregovoy est le plus illustre des Français d'origine ukrainienne, que vous inspirent son parcours et son engagement politique ?


Le parcours de Pierre Beregovoy fut celui d’une ascension sociale exemplaire. Il restera marqué par la formidable détermination qui fut la sienne, puisque n’ayant pas pu faire de longues études, il ne dut qu’à son intelligence, sa force de travail et son engagement syndical, de gravir les différentes étapes qui le menèrent jusqu’aux fonctions ministérielles. Il fut le dernier Premier Ministre de François Mitterrand et disparut dans des circonstances que chacun connaît.

 

Propos recueillis par Frédéric du Hauvel

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 22:37

aarjakovsky_questcequelorthodoxie.jpgPermettez-vous de reprendre votre propre question "Qu’est-ce que l’Orthodoxie" ?  

 

Il y a plusieurs façons de répondre à cette question. Si Orthodoxie porte un O majuscule, on désigne le plus souvent une réalité ecclésiale. Mais précisément les historiens hésitent de plus en plus à identifier cette Orthodoxie à l’Eglise Orthodoxe comprise au sens confessionnel du terme. C’est ce dont témoignent aussi de nombreux auteurs du XXe siècle comme le père Serge Boulgakov par exemple qui dans son livre L’Orthodoxie en 1932 commence par les phrases suivantes : « L’Orthodoxie est l’Eglise du Christ sur la terre. L’Eglise du Christ n’est pas une institution, elle est la vie nouvelle, avec et dans le Christ, mue par le Saint Esprit. »

 

En effet les théologiens du XXe siècle ont constaté qu’il était très difficile d’assigner des frontières à l’Eglise du Christ. Comment le faire quand le Christ Lui-même assure à ses disciples que lorsque deux ou trois seront réunis en son nom Il sera au milieu d’eux ? (Mathieu 18, 15-20) Selon cette définition une simple famille qui invoque le Christ forme l’Eglise. On est loin ici d’une définition classique de l’Eglise.

 

Il y avait donc matière à tirer tous les enseignements de cette prise de conscience fondamentale qui a grandi tout au long du XXe siècle chez de nombreux chrétiens. Il fallait en particulier concevoir un récit post-confessionnel de l’Eglise. Très sincèrement j’ai le sentiment que, au moins du point de vue des chrétiens orthodoxes, mon livre « Qu’est-ce que l’orthodoxie ? » (Paris, Gallimard, 2013) représente un premier essai de rédaction d’une telle histoire.

 

Pour ce faire il a fallu tirer les enseignements de cette profonde évolution de l’ecclésiologie (elle-même certainement influencée par le mouvement des grandes migrations du XXe siècle et également par le désir de sortir d’une idéologie moderne mortifère) au plan des relations entre la « foi » et la « raison ». Jusqu’il y a peu, dans les milieux sécularisés, on considérait que l’orthodoxie avec un o minuscule n’avait pas grand-chose à voir avec l’Orthodoxie avec un O majuscule. On disait par exemple de telle opinion qu’elle était « peu orthodoxe » pour désigner d’une façon générale une pensée déviante par rapport à une règle. Qu’il s’agisse de la cuisine nouvelle ou des thèses d’Amartya Sen sur l’indice du PIB on avait à faire à l’hétérodoxie.

 

La raison de cette semoule sémantique est qu’au XVIe siècle s’est produite une fracture profonde entre la « foi » et la « raison ». On pourrait même dire que cette fracture eut lieu dans certains esprits dès le IVe siècle. Mais elle est devenue dominante ou paradigmatique à partir des nouveaux récits d’histoire de l’Eglise qui apparurent avec la Réforme et la Contre Réforme. L’explosion de la communion d’amour qui existait entre les chrétiens a entraîné avec elle l’intelligence de l’orthodoxie comme vérité droite, comme structure intelligible capable de penser ensemble la vérité de la révélation, l’identité commune, la morale personnelle et l’horizon du royaume. A partir de Flavius Illyricus, César Baronius et Dosithée de Jérusalem l’orthodoxie n’est plus comprise que comme la mémoire fidèle à une norme. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’une telle évolution du sens de l’orthodoxie se produit. Lors des quatre premiers siècles du christianisme en effet être orthodoxe signifiait avant tout louer Jésus Christ comme puissance et sagesse de Dieu. Pierre le dit dans sa première épître : « Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière… » (Pierre 2,9)

 

Aujourd’hui cependant l’étude approfondie des nouvelles histoires de l’Eglise montre qu’un nouveau sens de l’orthodoxie émerge, celui de la connaissance juste. L’orthodoxie signifie de moins en moins une appartenance à une institution ou à une chapelle mais de plus en plus la capacité à faire ce que l’on dit et à dire ce que l’on fait. Cela signifie également que disparaît actuellement aussi la conception séculière de l’orthodoxie comme concept neutre détaché de tout contenu et signifiant simplement l’adéquation à une norme. On comprend mieux que la norme ne peut être une réalité stable s’il n’y a plus de référent symbolique à l’ensemble des normes. Ainsi par exemple que signifie être un libéral orthodoxe lorsqu’on étudie l’évolution du libéralisme depuis la révolution française. Quel est l’étalon du libéralisme ? Et comment justifier la disparition du référent transcendant au libéralisme après Tocqueville ?

 

- Si une personne vit selon ces 4 principes, est-elle orthodoxe quelle que soit sa religion ?

 

Si l’on entend l’orthodoxie comme indice de la qualité de la foi religieuse, alors comme je vous le disais de plus en plus on se réfèrera à l’authenticité du style de vie pour désigner quelqu’un d’orthodoxe ou non. Mais vous avez raison d’insister sur le fait que la pensée doxique repose sur une structure plus complexe, à savoir sur une capacité personnelle et donc communautaire à tenir ensemble la juste glorification, la mémoire fidèle, la vérité droite et la connaissance juste. Les grandes religions sont souvent partagées par des courants divergents. Pour retrouver leur unité et leur cohérence elles devront retrouver cette structure universelle de l’intelligence spirituelle. La réconciliation entre sunnites et shiites par exemple ne repose pas uniquement sur un travail historique portant sur la mémoire originelle de l’islam.

 

J’attire votre attention sur le fait que le christianisme ne se comprend pas comme une « religion » à proprement parler. Jésus Christ a répondu à la Samaritaine (Jean 4) que l’adoration de Dieu ne peut se réaliser qu’en esprit et en vérité. Cela signifie que le christianisme transcende les religions. Il les transforme toutes de l’intérieur. Il pose que la juste glorification, la mémoire fidèle, la vérité droite et la connaissance juste sont indissociables de la révélation du Christ comme vrai Dieu et vrai homme, et de Dieu comme Père, Fils et Saint Esprit. Il s’agit d’une ekklesia catholica, d’une communauté vivant selon le tout trinitaire, ouverte donc à tout le genre humain.

 

La pensée doxique est donc bien différente de la pensée scientifique qui conceptualise en fonction de critères pré-déterminés comme le contenu doctrinal et la vérification homothétique de l’expérience. La pensée épistémique fait jaillir la vérité par le travail d’objectivation à l’égard de tous les a priori, de détachement du monde de l’intelligence, et d’universalisation des données de sa propre expérience par la conceptualisation abstraite d’un phénomène. La pensée doxique a longtemps été ignorée voire méprisée par la philosophie et par la théologie académique en raison de son manque de permanence, de sa dépendance à l’égard de la pensée d’autrui, de sa trop grande proximité avec la mythologie. Elle requiert en effet une ouverture à ce qui dépasse notre entendement et puise dans toute forme de symbolisme. Elle s’appuie sur l’amitié comme source de l’intelligence. Elle n’est donc pas immédiate et saisissable de façon individuelle. Elle comprend l’amour de la sagesse comme un cheminement unissant la vérité et la vie.

 

La foi est la synthèse entre la pensée épistémique et la pensée doxique. En effet dans la lettre aux Hébreux Paul la définit à la fois comme « la garantie des biens que l’on espère » et « la preuve des réalités qu’on ne voit pas ».

 

 

- Nous avons l’habitude d’utiliser le mot « orthodoxie » pour désigner une religion. Vous nous le présentez sous un nouveau sens. Ça pourrait porter à confusion ? Pourquoi ne pas « inventer » un autre mot?

 

D’abord il faut rappeler que ce phénomène de désigner une « religion » par le qualificatif « d’orthodoxe » est récente. Elle ne date que du XVIe siècle. Et jusqu’au milieu du XXe siècle elle n’était pas acquise. En effet les « orthodoxes » ont continué à désigner leur Eglise comme « catholique » jusqu’à aujourd’hui (cf la traduction en français par « catholique » du terme slavon « sobornaja », qui fut lui-même une traduction du terme grec « katholica »).

 

Pierre Mohyla en Ukraine au XVIIe siècle a écrit une Confession de foi à destination des « orthodoxes-catholiques ».

 

La vraie confusion consistait en réalité à attribuer l’orthodoxie à une seule famille d’Eglises au nom d’une identification des frontières de l’Eglise avec l’intelligence de la foi. Il est heureux que cette période, théorisée par Vladimir Lossky, prenne fin. C’est je crois l’un des apports principaux de mon livre d’aider à prendre conscience.

 

Et au contraire je crois que le temps est venu pour les Eglises orthodoxes d’expliquer pourquoi elles pensent avoir le monopole de la vérité. D’un point de vue chrétien « orthodoxe » les « catholiques » ont peut être tort de penser que le pape est « infaillible ». Mais les « orthodoxes » ont également tort de ne pas être en mesure de se réunir en concile depuis plusieurs siècles ! Il y a tellement de sujets qui mériteraient de recevoir un éclairage conciliaire puisque telle est la gnoséologie chrétienne « orthodoxe ». Mais depuis au moins 3 siècles pas une parole de vérité commune n’a pu jaillir des Eglises orthodoxes sur la question du calendrier commun ou sur celle des totalitarismes… Il faut admettre ce fait avant de prétendre au monopole de la vérité.

 

J’ajoute que ce travail de redécouverte de l’orthodoxie de la foi comme synthèse de la doxa et de l’épistémè ne concerne pas uniquement les différentes chapelles du christianisme. Il concerne également les pensées dites agnostiques et modernes qui se pensent émancipées des choses en soi par le simple fait qu’elles aient cessé avec Kant de vouloir connaître celles-ci. Il suffit d’un minimum d’honnêteté intellectuelle pour le reconnaître. C’est le mérite d’un philosophe chrétien orthodoxe de tradition slave Vladimir Soloviev de l’avoir montré le premier. Nicolas Berdiaev, qui est né à Kiev comme vous le savez a réalisé le même travail à l’égard de la philosophie existentielle de son temps. Y aura-t-il un penseur contemporain capable d’aider les Ukrainiens d’aujourd’hui à se défaire de leurs fausses certitudes ?

 

 

 

- L’orthodoxie dans ce nouveau sens se rapproche de l’œcuménisme. En quoi l’œcuménisme est important et particulièrement dans le contexte ukrainien?

 

Oui cette redéfinition sémantique participe à la redécouverte que les frontières de l’Eglise du Christ sont infiniment plus larges que les frontières institutionnelles des Eglises dites catholiques, orthodoxes ou protestantes.

 

Le mouvement œcuménique est important pour le monde car il actualise les dernières paroles du Christ avant son arrestation : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 22). Ce mouvement historique inter-ecclésial correspond donc à la réalité d’un échange de gloire permanent entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint comme l’atteste ce verset. Il a une particulière importance en Ukraine. Car l’Ukraine est sortie profondément blessée par sa douloureuse histoire à l’époque moderne. La guérison de ses blessures intra-ecclésiales lui permettra de guérir de ses blessures identitaires et linguistiques.

 

Je suis également convaincu que si les chrétiens ukrainiens parvenaient à actualiser leur « idée historique » de « l’Eglise de Kyiv » théorisée par de grandes figures telles que le métropolite Mohyla ou au XXe siècle le métropolite Sheptytsky, à savoir une Eglise en triple communion avec Rome, Moscou et Constantinople, elle permettrait à l’ensemble du monde chrétien à faire un pas de plus vers l’unité (et j’inclus bien évidemment dans ce processus les Eglises issues de la Réforme). L’Eglise grecque catholique ukrainienne longtemps vilipendée par les « orthodoxes » de Moscou est en réalité une chance pour l’avenir car elle dispose d’une triple identité : orthodoxe par sa foi (comprise dans tous les sens du terme), catholique par sa fidélité à l’évêque de Rome (comme ce fut le cas depuis le concile de Florence en 1439 à la différence des autres Eglises), et protestante par son avènement à l’âge de la Réforme (c’est-à-dire par sa résistance à toutes les injonctions de la rationalité sécularisée).

 

Je me suis réjouis que le président Youshenko en 2005-2010 ait été aussi attentif à cette question à la fois ecclésiologique et géo-politique. Il a échoué car il n’a pas cru à ce modèle post-national d’une Eglise dont le principe d’unité ne serait pas uniquement le territoire mais d’abord l’union du peuple de Dieu à son pasteur divino-humain.

 

 

- Il y a quelques années vous avez publié le livre « En attendant le concile de l’Eglise Orthodoxe». Vous l’avez fait traduire en ukrainien. Comment le livre fut-il accueilli en Ukraine ? Comptez-vous faire traduire en ukrainien le livre qui vient de paraître ?

 

Ce livre « En attendant le concile de l’Eglise Orthodoxe » est paru en 2011 en France aux éditions du Cerf. Il est déjà traduit en russe et en ukrainien. J’espère qu’il va être publié cette année aux éditions de l’Université catholique d’Ukraine à Lviv. C’est un livre qui consacre plus de 150 pages à la situation politique, spirituelle et religieuse de l’Ukraine. J’ai souhaité que ce livre soit lu en Ukraine et en Russie car d’une part j’ai énormément reçu de ces deux pays pendant les vingt années où j’y ai vécu successivement. Et d’autre part j’ai pris conscience que la plupart des freins au dynamisme de la vie ecclésiale en Ukraine reposent sur un manque de connaissance du travail réalisé dans le monde en philosophie, théologie, ecclésiologie, etc…

 

J’ajoute qu’il s’agit d’une série de conférences que j’ai données un peu partout dans le monde et que partout mes idées ont été en général très bien accueillies. L’une de ces idées est que l’Eglise Orthodoxe doit prendre conscience qu’elle a une responsabilité historique, et que cette responsabilité est méta-nationale. D’où mon insistance sur l’importance de cet horizon du concile œcuménique réunissant l’ensemble des Eglises Orthodoxes. Cet horizon doit se transformer en actualité si les Eglises ukrainiennes veulent avoir une chance de peser sur les destinées du monde. En proposant leur modèle d’Eglise locale en double communion l’Eglise de Kiev réconciliée pourrait bouleverser l’ordre du jour du concile et apporter une contribution définitive non seulement à l’ecclésiologie mais aussi à la science politique post-moderne. Il y a en effet un lien étroit entre les théories modernes de l’autocéphalie et de l’Etat-nation.

 

Il est heureux que l’Ukraine cherche à se constituer comme Etat-nation après tant d’années de déni de son identité plurielle par les grands empires qui la bordent. J’ai essayé moi-même de contribuer, lorsque je vivais à Kiev puis à Lviv, à faire comprendre la réalité de cette identité ukrainienne et européenne à mes compatriotes. Mais il est nécessaire qu’aujourd’hui les Ukrainiens se projettent un peu plus dans l’avenir. La globalisation ne permet plus aux nations de vivre repliées sur elles-mêmes. Et surtout les progrès du christianisme œcuménique et de la pensée contemporaine la plus authentique ont mis en valeur la notion de personne comme horizon de notre post-modernité. La personne est une notion hiérarchiquement supérieure à la notion de nation. D’un point de vue chrétien elle seule a été créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. D’un point de vue humaniste elle seule est parvenue à vaincre l’oppression des Etats totalitaires. C’est au nom des droits de la personne que la révolution orange a pu résister en 2004 au système souverainiste, anti-personnaliste et anti-démocratique de Léonide Koutchma.

 

C’est pourquoi, sans vouloir donner en aucune manière de leçon – car je sais combien la France et l’Union européenne souffre d’une profonde crise morale -  les Ukrainiens doivent réaliser que le rejet par la population des principes éthiques et personnalistes de la démocratie risque réellement de leur faire perdre leur souveraineté. L’Ukraine est en effet un pays qui souffre d’une large corruption. De nombreux indicateurs sur la santé physique de la nation ukrainienne sont au rouge. L’exil des élites est également un danger pour l’avenir du pays.

D’un point de vue chrétien l’horizon d’une nation souveraine ne peut se limiter à elle-même, il doit nécessairement participer à l’établissement du royaume de Dieu sur la terre. C’est même cet aiguillon de vérité-justice, de pravda, qui représente le meilleur de ce que la culture ukrainienne a produit de Iaroslav le Sage à nos jours. A titre personnel je pense que cet horizon de justice devrait pousser les Ukrainiens à se mobiliser beaucoup plus pour la libération de tous les prisonniers politiques qui remplissent les geôles ukrainiennes, à commencer par Youlia Tymoshenko.

 

S’ils parvenaient les premiers à retrouver cette hiérarchie des valeurs qui pose la primauté de la dignité humaine, ils pourraient alors aider les démocraties occidentales à se sortir de leur profonde crise morale et spirituelle. Une crise dont les Ukrainiens n’ont pas à mon avis encore pris toute la mesure.

 

Propos recueillis par Valentyna Coldefy

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 22:56

Michel-Terestchenko.jpgDescendant d’une grande famille poussée à l’exil par la révolution de 1917, Michel Terestchenko est de retour en Ukraine 85 ans plus tard. Aujourd’hui il y travaille avec succès dans l’agriculture, écrit des livres, fait du mécénat et a créé une fondation. Il a accordé un entretien à Perspectives.

 

 

Quel est votre parcours personnel ? A quel moment avez-vous pris conscience de vos racines ukrainiennes?


Je connaissais déjà un peu Kiev, grâce à deux voyages familiaux réalisés en 1994 (exposition sur la famille au Musée d’Art Russe lorsque la « rue Répine » fut rebaptisée « rue Terestchenko ») et en 1998 (pour l’inauguration de la Galerie Bohdan et Barbara Khanenko après sa restauration). Mais lorsque j’ai eu la chance de découvrir notre « petite patrie » de Glukhov, le 31 mai 2002 et de visiter à la fois la merveilleuse église des Saintes Trois-Anasthasies, la crypte ou la plupart de mes ancêtres avaient été enterrés (leur tombe ayant ensuite été profanée en 1918) et la résidence familiale située juste en face de la cathédrale (devenue depuis 1932 l’Institut National des Plantes à Fibres – chanvre et lin), alors là vraiment, j’ai retrouvé nos racines familiales ukrainiennes.

 

Qu'est-ce qui vous a incité à quitter la France et à vous installer en Ukraine ?

 

A tous ceux qui me posent cette question, je fais toujours la même réponse qui est la seule vraie : je n’ai jamais décidé de moi-même de quitter la France. Simplement, les gens de Glukhov qui m’ont accueilli en mai 2002 m’ont demandé de les aider et la chaleur de leur accueil était telle que je ne pouvais refuser. J’avais le sentiment d’être reçu comme le fils de la famille parti depuis longtemps. En essayant de les aider, en amenant vers eux des partenaires pour l’Institut des Plantes à Fibres de Glukhov (liniers et chanvriers français) et des investisseurs (Champagne-Céréales, Agrogénération, Tereos,..) pour cultiver les riches terres autour des anciennes sucreries de ma famille se sont créées naturellement nombre d’obligations pour lesquelles j’ai commencé à retourner régulièrement en Ukraine et aussi bien sûr nombre d’opportunités. A tel point que j’ai ensuite très vite passé plus de temps en Ukraine qu’en France, sans doute car je m’y sentais plus utile et donc cela m’a permis d’enrichir le sens que je pouvais encore donner à cette deuxième partie de ma vie.

 

Quel accueil avez-vous reçu en Ukraine ? Comment fut interprété votre retour aux sources ?


Au début, beaucoup de gens n’ont pas compris. Je me vois encore disant au Directeur de l’Institut de Glukhov (ancienne résidence familiale) : « si nous avions de l’argent, nous vous aiderions autrement – mais ma famille, après avoir tout perdu suite à la révolution de 1917, n’est plus riche, je ne peux vous apporter que mon travail, mais je m’engage à le faire autant que je le pourrai ». Je ne pense pas que beaucoup aient alors cru à la sincérité de mes paroles… Mais maintenant je n’ai plus rien à dire car tous peuvent voir ce qui se passe. Je n’ai pas économisé mes efforts, j’ai pris tous les risques sans doute bien aidé par la bonne étoile de mes ancêtres. J’ai été jusqu’au bout de ce que je pensais être devenu mon devoir – pour ne pas dire mon sacerdoce et l’Ukraine en retour a été extrêmement généreuse avec moi. Je vis désormais à Kiev, développe mes affaires de production de fibres naturelles à partir du lin et du chanvre à Glukhov comme à Jitomir, sur les anciens territoires des sucreries familiales. Je cultive les mêmes champs que mes ancêtres cultivaient il y a plus de 100 ans et tout se passe très bien.

 

Vous avez concouru à l'arrivée d'investisseurs français en Ukraine. Quel est l'atout principal du pays ? A contrario, quel est son défaut majeur ?


Je dis souvent que j’ai finalement redécouvert le « trésor des Terestchenko », puisque la légende voudrait que ma famille ait dans le passé découvert un trésor, … mais qui n’est rien d’autre que « le meilleur peuple du monde vivant sur les meilleures terres du monde ». Et la conjonction d’un peuple expert des choses de la terre qui n’a pas perdu son âme (on dit qu’un agronome sommeille dans tout Ukrainien ou toute Ukrainienne), de longues traditions agraires, et de la permanence d’une terre aussi riche et fertile. C’est surement l’atout principal de l’Ukraine.

 

Le défaut majeur de l’Ukraine est que le pays a peur de lui-même. Tant de jeunes Ukrainiens pensent qu’ils ne pourront pas y arriver dans leur pays, qu’ils aiment pourtant beaucoup car les Ukrainiens sont toujours positivement « patriotes » ! Tant de personnes qui vivent dans un pays magnifique pensent que le ciel est plus clément sous d’autres frontières ! Tant de jeunes diplômés vont offrir leurs talents à d’autres pays qui ne savent d’ailleurs pas toujours les apprécier ! Tant de jeunes mères vont priver leur nation d’enfants dont l’Ukraine aura tant besoin demain ! Je voudrais tant que cette hémorragie s’arrête, qu’au contraire cette tendance s’inverse et que l’Ukraine devienne une terre d’immigration - comme le « Canada de l’Europe » ! J’espère que mon exemple en inspirera d’autres… c’est ma manière à moi de contribuer modestement à la reconstruction de mon pays.

 

Vous avez investi dans les filières du chanvre, du lin ainsi que du miel. Pourquoi ces choix ?


J’ai cherché des productions à la fois agricoles et écologiques, ancrées à la terre et ne dépendant pas d’une technologie trop complexe, héritières de fortes traditions nationales, porteuses d’image à l’étranger, et où l’Ukraine aurait la possibilité de devenir leader mondial. Nos fibres naturelles ukrainiennes de lin et de chanvre remplacent déjà tous les jours de plus en plus de fibres de verre, toxiques pour l’homme, néfastes pour l’environnement et non-recyclables. L’Institut de Glukhov revit non plus pour les utilisations textiles des fibres naturelles pour lesquelles l’Ukraine n’est plus compétitive face à la Chine, mais pour leurs applications techniques : pièces pour l’automobile, matériaux de construction isolants, biomasse…, dont les marchés se trouvent tout autour de l’Ukraine. Et alors que la production de fibre de verre nécessite énormément d’énergie fossile, chaque hectare que nous semons en lin nettoie la planète de 3,5 tonnes de carbone… Bientôt l’Ukraine sera le leader mondial de la production de fibres naturelles grâce à ses surfaces agraires disponibles et bien adaptées. Il se trouve que ces champs du Nord de la région de Sumy, comme les régions de Tchernigov, de Jitomir ou de Rovno sont à peu près les mêmes que les anciennes zones des sucreries de ma famille avant 1917 ! Quant au miel, il est clair que l’Ukraine est le « honeyland » mondial ! Je suis particulièrement heureux que nous soyons arrivés à obtenir l’organisation à Kiev (du 29 Septembre au 4 Octobre 2013) du grand salon APIMONDIA 2013 pour lequel tous les apiculteurs et tous les acteurs de la filière du miel viendront du monde entier visiter l’Ukraine et rencontrer ses apiculteurs. Il est certain que le goût et les qualités du miel ukrainien vont convaincre le plus grand nombre des visiteurs. Ce sera donc là-aussi une chance d’améliorer l’image de l’Ukraine dans le monde !

 

Vous avez créé la fondation Terestchenko. Qu'est ce qui a motivé sa création et quels buts poursuivez-vous?


Ayant écrit deux livres (« Le Premier Oligarque » est l’histoire de mon grand-père ukrainien et de ma famille – et « Sur les traces du trésor des Terestchenko » est le récit de ma propre histoire en Ukraine de 2002 à 2012), j’ai souhaité créer une fondation pour recevoir les droits d’auteur et les utiliser pour participer au maintien en Ukraine d’activités encore présentes dans les bâtiments construits par ma famille avant 1917 à Kiev comme à Glukhov : églises, hôpitaux, universités, écoles, bibliothèques, musées… Ils ont construit tant de belles choses, qui pour la plupart sont encore là de nos jours mais nécessitent restauration et soutien ! De plus, le but final de cette « Terestchenko Heritage Foundation » est de redonner à mes ancêtres une dernière demeure respectable et de rassembler dans la terre de notre « petite patrie » de Glukhov tous les membres de la famille morts en exil de par le monde et souvent enterrés isolément (comme mon grand-père sur les hauteurs de Monte-Carlo). La tombe familiale de Glukhov où étaient enterrés Arteme et sa femme Euphrosine, Nikola et sa femme Pélagie (mes arrière-arrière-grands-parents), et Fiodor Terestchenko, a été profanée en 1918 et jamais reconstruite depuis. C’est mon devoir de retrouver leurs restes dans le sous-sol de cette crypte et de reconstruire leur tombe proprement - mais je ne sais si j’y arriverai tout seul d’où l’utilité de cette Fondation.

 

Vous avez obtenu l'engagement de plusieurs mécènes français dans divers projets en Ukraine (rénovation de l'hôpital pour les enfants malades de Kiev, échange d’expériences entre infirmières puéricultrices des deux pays etc). Quelle est votre motivation et quels résultats escomptez-vous ?

 

Malheureusement cela reste très modeste, à la hauteur de mes droits d’auteur et de mes actuels revenus en Ukraine. Mais là-aussi j’espère que cela servira d’exemple et d’entraînement pour faire toujours plus. Le monde de la santé en Ukraine est malheureusement aujourd’hui dans un état déplorable. Il me fait peur. La situation est très critique et c’est sûrement là où l’Ukraine a le plus besoin d’aide aujourd’hui. L’Ukraine est un grand pays européen mais malheureusement sa médecine héritière du système soviétique est au niveau d’un pays pauvre du Tiers-Monde. Et ce malgré les compétences personnelles et le dévouement extraordinaires de certains médecins ukrainiens, mais qui n’ont pas les moyens de travailler normalement dans un environnement très corrompu et ont donc une forte tentation de s’installer à l’étranger. La meilleure manière d’aider aujourd’hui l’Ukraine est d’aider la médecine. Car, comment peut-on vivre confortablement dans un pays ? Comment peut-on envisager d’y faire des enfants, si l’on ne peut avoir confiance dans les maternités, les hôpitaux ou les docteurs ? C’est une urgence aujourd’hui, sans doute la plus grande urgence pour l’Ukraine. L’exemple que mes ancêtres ont donné en fondant des hôpitaux gratuits et efficaces dans toute l’Ukraine avant 1917 est donc sûrement pour moi la plus grande inspiration. Je voudrais qu’elle le soit aussi pour tous les riches Ukrainiens contemporains.

 

En Ukraine, vous avez publié deux livres. Le premier est consacré à votre grand-père qui fut ministre des affaires étrangères et ministre des finances du gouvernement provisoire de la Russie en 1917 et le deuxième à votre retour en Ukraine. Seront-ils publiés en France ? Avez-vous d'autres ouvrages en préparation ?

 

Je pense que le premier livre – « Premier Oligarque » - déjà publié en Ukraine avec un certain succès en langue ukrainienne et en langue russe (les deux versions sont d’ailleurs en vente à la Librairie Russe de la Rue de la Montagne Sainte-Geneviève à Paris), sera bientôt disponible en français et en anglais. En tous cas, j’ai déjà signé avec la maison hollandaise « Glagoslav Publications » un accord en ce sens. Je viens de commencer un troisième ouvrage car, mes champs étant recouverts par la neige et l’hiver en Ukraine étant long, je profite du repos hivernal pour m’essayer à l’écriture. Il s’agira d’une pièce de théâtre retraçant en cinq tableaux les cinq dernières années (de 1917 à 1922) de la vie de ma grand-tante Barbara Khanenko (née Terestchenko), la fondatrice du musée qui porte son nom à Kiev. Elle est la seule de la famille à avoir refusé de quitter l’Ukraine en 1918 pour tenter de protéger les collections d’art familiales de la destruction. Cette pièce « Khanenkivka » tentera d’expliquer son geste, de lui rendre hommage et de mettre en valeur l’un des plus beaux musées du monde, aujourd’hui encore à Kiev grâce à sa générosité et à son dévouement… J’aimerais que la première soit jouée à Kiev dès l’hiver prochain, mais je viens juste de commencer et cela représente un peu de travail alors je n’en suis pas certain. Mais j’essaierai de toute façon de faire, avec l’aide de la Fondation, quelque chose de bien pour le Jubilé des 100 ans du Conservatoire Piotr Tchaïkovski offert par mon grand-père à la ville de Kiev et inauguré le 3 Novembre 1913…

 

Votre grand-père s'était personnellement porté garant des emprunts russes. Que cela vous inspire-t-il ?


Il ne s’agit pas des « emprunts russes » de l’époque tsariste, mais des « Emprunts de la Liberté » absolument nécessaires pour reconstruire le pays et pouvoir continuer la guerre contre les occupants allemands en 1917, lorsque mon grand-père fut nommé Ministre des Finances du premier gouvernement provisoire après la révolution libérale de Février 1917, et qu’il trouva alors les coffres de l’Etat absolument vides. Je suis seulement fier que mon grand-père ait su rembourser tous ses créditeurs (les plus grandes banques internationales) lorsqu’il s’est retrouvé ensuite face à eux lorsqu’il dût s’exiler après 1918 en France et en Angleterre. D’autres sans doute n’auraient pas su faire face à de telles obligations. Bien sûr, il a dû tout vendre : son yacht « Yolanda » de 127 mètres de long, sa luxueuse villa « Mariposa » sur les hauteurs de Cannes,…, et il a travaillé pour ses créanciers jusqu’en 1938. Mais il s’agit de choses matérielles et donc ce n’est pas si grave. Il avait beaucoup reçu et on lui a beaucoup repris. C’est un peu une leçon pour tous les oligarques actuels et sans doute une des raisons pour lesquelles j’ai intitulé l’histoire de sa vie « Le Premier Oligarque ». Je suis seulement heureux et fier que les difficultés matérielles n’aient en rien changé sa détermination de respecter les principes de notre devise familiale « Notre Ambition est le Bien Public ». Dans une plus humble mesure, j’essaie moi aussi de m’y conformer autant que je le peux.

 

Propos recueillis par Olga Gerasymenko

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 23:22

emmanuel-lepage.jpgQuand et comment êtes-vous tombé dans la marmite de la BD ?


Je n’ai jamais imaginé faire autre chose! Je crois que ce désir de faire de la bande dessinée m’a toujours habité. Très tôt j’ai commencé à faire des planches de bandes dessinées et ça s’est accéléré après ma rencontre à 13 ans avec un des maîtres de la bande dessinée d’alors: le dessinateur de Spirou. Ce n’était pas le dessin qui m’intéressait avant tout mais de raconter des histoires PAR le dessin. J’ai publié dès mes 16 ans dans de petites revues locales et publie mon premier bouquin avant vingt ans. La bande dessinée c’est ma vie!

 

Pourquoi avez-vous fait le choix d'un récit de voyage et non d'une fiction pour aborder le drame de Tchernobyl ?


Je suis allé à Tchernobyl en 2008 a la demande d'une association pour témoigner sous forme d’un carnet de voyage de la catastrophe 22 ans après. Un carnet de voyage est sorti fin 2008 et les droits ont été reversés aux bénéfices de l’association " les enfants de Tchernobyl". J’ai eu envie de prolonger cette expérience sous forme d'une bande dessinée tant ce voyage m’avait bouleverse. J’étais d’abord parti sur une fiction. Plus précisément j’imaginais un accident nucléaire en France et je décrivais la vie 22 ans après. En fait je déplaçais le drame de Tchernobyl en France. Je voulais faire prendre conscience des conséquences d’un accident nucléaire dans un pays ou ce choix du tout nucléaire est présenté comme sûr. Je voulais penser l’impensable. Puis est arrivé Fukushima et soudain ma fiction était rattrapée par la réalité. C’est imposé à moi alors le récit en bande dessinée de mon voyage en Ukraine voici bientôt cinq ans.

 

Quelles sont les forces et les faiblesses de la bande dessinée pour traiter de sujets tragiques ?


Tout est possible en bande dessinée. On peut tout raconter. Contrairement à un documentaire je peux imaginer les images qui me manquent, plonger dans l’histoire, dans ma propre histoire et combler par l’imaginaire les chaînons manquants.

Couv-Printemps-Tchernobyl-web.jpg

Quel regard portez-vous sur le film de Michale Boganim "La terre outragée" ?


J’ai bien aimé et je trouve intéressant que la fiction se porte sur le drame de Tchernobyl. Une fiction permet d'incarner les personnages, les rendre plus proches de nous, entrer en empathie. Bien sûr certaines choses, après être allé sur place sont interprétées, mais quand on raconte une histoire il faut parfois "tricher" pour dire le réel mais je crois ce film juste.

 

Plus d'un quart de siècle après le drame de Tchernobyl, prélude à l'implosion de l'URSS, quelle lecture avez-vous de la citation de Voltaire : "L'Ukraine a toujours aspiré à être libre" ?


Je crois qu’il y a encore du chemin à faire pour accéder à cette liberté à laquelle votre pays aspire face à ce géant fascinant et dévorant qu’est la Russie. Mais depuis la révolution orange, vous avez mené un combat salutaire, même si ce n’est pas simple et que vous n’êtes pas à l'abri de retours en arrière. Comme dit Guevara: "Les révolutions sont des combats toujours perdants, mais toujours renaissants". Les dictateurs n’éteignent jamais l’espérance.

 

Propos recueillis par Frédéric du Hauvel

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 00:02

Marioupol-copie-1.jpgPourquoi le choix d’une telle ville et qu’est-ce qui vous a amenés à introduire dans cette histoire pleine d’usines gigantesques des histoires de vie ?

 

Nous voulions faire un film sur l’industrie car nous sommes tous les deux fascinés par les objets et les paysages industriels. Pourquoi Marioupol ? Marioupol est une ville à l’est de l’Ukraine, dans la région très industrialisée de Donbass. En plus, Marioupol se trouve en bord de mer, et toute cette production passe par le port de Marioupol. Le fil conducteur du film c’est l’usine, mais une fois sur place, nous avons laissé l’histoire se construire librement à travers les gens que nous avons eu l’occasion de rencontrer. Nous voulions percevoir pour ensuite transmettre ce que dégage la ville. La guerre y tient une grande place. Les monuments commémoratifs sont omniprésents. On en entend encore beaucoup parler et pas seulement de la part des personnes âgées. Donc, c’est au fil des rencontres que nous avons construit le film.

 

Quelles étaient les conditions de tournage ?


On ne nous a pas laissés rentrer facilement dans les usines. Nous avons été surveillés tout au long de notre séjour de deux mois. Les services spéciaux voulaient peut être s’assurer que nous n’étions pas de Greenpeace. Nous étions sous surveillance classique, derrière le dos. D’ailleurs, nous ne l’avions même pas remarqué, jusqu’à ce qu’on nous apprenne que notre appartement avait été visité en notre absence. Ils ont fouillé notre ordinateur. Cela ne nous a pas vraiment effrayés, mais c’était plutôt désagréable. Cela dit, nous avions quelques craintes vis-à-vis des gens avec qui nous étions en contact. Mais tout s’est bien passé, car nous sommes restés dans le cadre des « gentils filmeurs », nous n’avons rien fait de mal, nous n’avons pas essayé de pénétrer dans des endroits interdits. Deux policiers nous ont raccompagnés à l’aéroport. Comme s’ils voulaient s’assurer qu’on soit bien partis et qu’on ne reviendrait plus jamais.

 

Comment êtes-vous passés de Pripiat à Marioupol ?


Il n’y a pas vraiment de continuité. Entre le film sur Tchernobyl et celui sur Marioupol, nous avons réalisé le film Rouge Nowa Huta en Pologne. Cela nous intéresse de travailler dans des endroits improbables, pas forcément attirants au premier regard. Le but est de donner aux habitants de ces régions la chance de s’exprimer.

 

Avez-vous d’autres projets de films avec une thématique sidérurgique ?

 

Oui, nous avons des idées. Pour notre prochain film, nous voudrions partir à Norilsk, ville industrielle et passionnante au nord de la Russie. Mais nous n’avons pas encore de budget. Pour l’instant, ce projet est mis de côté. En plus, en ce moment, il n’est pas simple de tourner en Russie. En attendant, nous réalisons des films de plus courte durée.

Le thème de l’écologie marque la fin du film. Est-ce que les habitants de Marioupol ont conscience de cet aspect ?

Nous n’avions pas pour but de faire un film sur la pollution. C’est vrai que la fumée envahit la ville, et même si parfois on ne la voit pas, on la sent. C’est le quotidien des habitants de Marioupol. Les gens en parlent mais avec un sentiment de gêne. Les deux usines emploient 75 000 personnes. Tous disent que c’est leur pain. Un arrêt serait dramatique. Quant aux investissements dans des filtres et autres moyens de limiter la pollution, à l’heure actuelle ce n’est pas la priorité du propriétaire. C’est pour cela qu’on en parle tout à la fin, avec la même gêne, en quelque sorte.

 

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqués ?

 

Tous les Marioupoliens que nous avons rencontrés et qui n'apparaissent pas forcément dans le film ont été importants à nos yeux. C'était une expérience très belle car nous avons toujours été très bien reçus. Le contact était simple et chaleureux, les gens étaient curieux de notre démarche et toujours prêts à nous parler ou à nous aider. Et nous voulons surtout rendre hommage à Tatiana Tereshenko, qui a été d'un soutien essentiel durant notre séjour et qui est à présent une amie très chère. Les témoignages d'Elvira et de Valentyna sur la guerre étaient très émouvants bien sûr, de même que la rencontre avec les enfants de Piligrim. Le jour de la fête de Marioupol était aussi un moment exceptionnel. C'était très beau de voir presque toute la ville réunie, toutes ces personnes, ces visages, qui avaient préparé depuis des mois ce défilé. Et puis nous sommes très reconnaissants au Port commercial de Marioupol car nous avons rarement pu filmer un lieu de travail et d'activités avec un tel accueil. Nous pourrions continuer à faire la liste car toutes les rencontres étaient belles. En réalité cette question est très difficile car elle suppose de faire un choix et nous en sommes incapables, car toutes les personnes rencontrées étaient importantes.

 

Propos recueillis par Valentyna Coldefy

 

Blandine Huk est co-auteur du film « Métal Marioupol », présenté en novembre dernier à la maison des Cultures du Monde. Ce film rigoureux, qui comporte une certaine dimension fantastique, se tisse à différents niveaux. On approche la ville à travers ses hommes et ses usines, en rentrant dans leur mémoire. Un jeu s’opère entre présent et passé, présence et absence. Blandine Huk a déjà tourné en Ukraine avec Frédéric Cousseau « Pripiat », un film ayant pour thème le drame de Tchernobyl. 

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