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22 mars 2026 7 22 /03 /mars /2026 20:16

Le 21 février 2026 au Club Péguy de Poissy s’est déroulé une conférence d’Antoine Arjakovsky « Pour Une Paix Juste », organisé par l’association Réseau européen de Poissy. Dans le cadre de cette conférence une collection privée des serviettes brodées ukrainiennes a été présentée. C’était une occasion de vous faire découvrir ce pan de l’art populaire traditionnel en réalisant l’entretien avec sa propriétaire Olga Gerasymenko-Sorin​​​​​.

 

Quelle est la particularité des serviettes brodées en Ukraine ?

Chaque serviette est le résultat du travail long et minutieux d’une femme, « la gardienne du foyer », celle qui donne la vie, accompagne et élève l’enfant, qui reste le noyau d’une cellule familiale.

La serviette brodée n’est pas une serviette comme une autre – elle n’est jamais utilisée pour sécher ou essuyer. Son rôle principal était décoratif et son rôle secondaire était de l’ordre des rituels. Avec les serviettes on mettait en valeur les portraits de la famille, les icônes et les fenêtres. C’est-à-dire les objets qu’on devait voir – pour voir ses racines, en regardant les portraits familiaux ; pour voir à l’intérieur de soi, en regardant les icones ; pour voir à l’extérieur, en regardant les fenêtres. 

Leur rôle rituel se concentrait sur leur utilisation lors des mariages et des enterrements. Les serviettes sont également chantées dans les chansons que chacun connait depuis l’enfance. C’est la raison pour laquelle, si vous réveillez un Ukrainien minuit passé et vous lui demandez « c’est quoi la couleur rouge ? c’est quoi la couleur noir ? », il va vous répondre sans hésiter et sans revenir à l’état de conscience éveillé – « Le rouge c’est l’amour et le noir c’est le deuil». 
On sait aussi que la mère donnait une serviette à un enfant qui quittait la maison pour l’accompagner et symboliser ce chemin vers le monde adulte – « Que cette route soit aussi droite et plate comme une serviette brodée ».

Si une femme s’est séparée de sa serviette, c’est que cette femme n’est plus. Mais elle vit à travers cet objet, qu’elle a touché avec ses doigts et son âme. Qu’elle a pensé et chéri des heures durant. 

Comment avez-vous constitué cette collection ?

En France, j’ai découvert le concept de brocante, qui, jusqu’à récemment n’existait pas encore en Ukraine. L’ouverture au monde et un recul sur la propre histoire des objets de quotidien ont permis aux ukrainiens de commencer à mettre en valeur et monétiser leur souvenirs et les vestiges du passé.
Le 20e siècle n’étant pas des plus faciles pour la terre ukrainienne, peu d’objets l’ont traversé indemnes. La transmission a été plutôt orale et musicale – d’où le folklore et les objets traditionnels. Les serviettes brodées appartiennent à ce patrimoine, matériel, mais relativement éphémère. Elles peuvent brûler dans la maison avec la maison ou disparaitre avec les générations de leurs propriétaires.


Moi, comme de nombreux ukrainiens de deuxième moitié du XX siècle, j'ai eu deux maisons : l’une – l’appartement de mes parents dans une grande agglomération. L’autre – la maison de mes grands-parents à la campagne où je passais mes vacances scolaires, dehors, avec et parmi la flore et faune. Ma grand-mère était bien trop occupée pour me parler de l’histoire, mais je l’ai observée dans cette maison blanchie à la chaux et décorée de ses serviettes brodées. 

Sur les réseaux sociaux, j’ai découvert un groupe qui s’appelle Ethnobazar. Enfin un projet qui liait mon côté ukrainien (tradition) et mon côté français (brocante). D’abord par curiosité, puis par nostalgie, y voyant beaucoup de choses familières dont, parfois, j’avais déjà oublié l’existence et le rôle usuel, mon enfance y était en vente. Parmi ces trésors, un peu comme dans la boite de Dominique Bretodeau d’Amélie Poulain, je suis tombée sur les serviettes brodées de femmes inconnues. Les fleurs et les ornements ne me disaient rien et en même temps c’était des objets très familiers. 

On voit qu’il s’agit d’un ensemble disparate. En regardant attentivement, on y distingue la différence de styles, qui sont souvent le reflet d’une région particulière, on remarque la différence des techniques – le petit point croix est plutôt propre aux régions occidentales, les points de satin sont plutôt caractéristiques de l’Ukraine centrale ; la différence de couleurs est flagrante – les couleurs plus basiques sont sur les serviettes plus anciennes, les couleurs plus criardes  nous rapprochent de notre époque. Certaines serviettes sont ornées de dentelle industrielle, d’autres sont décorées par les brodeuses avec les dentelles au crochet témoignant de la diversité des talents de son autrice. 

Comment prenait on soin de ces serviettes ?

L’entretien des serviettes n’était pas une mince affaire. La grande lessive avait généralement lieu avant les fêtes de Pâques, au moment où l’on rénovait l’enduit à la chaux des murs intérieurs et extérieurs de la maison ; les lavoirs si pittoresques et pratiques en France, n’existaient pas dans l’Ukraine de mon enfance. Il fallait aller chercher de l’eau au puits et faire chauffer les serviettes dans l’eau savonneuse sur le gaz. Puis, après le rinçage dans plusieurs eaux, y compris une eau bleue afin de redonner la blancheur aux tissus, on passait la serviette dans la dernière eau amidonnée. Cela permettait au repassage de rigidifier la serviette, comme les cols blancs en France au début de 20e siècle. Ainsi repassées, les serviettes ne gardaient aucun pli, et restaient au garde à vous le reste de l’année autour des objets à mettre en valeur.
Une serviette – c’est une femme, une famille. 

Que représentent ces serviettes pour vous ?

Tout passe sous la lune. Nos grand-mères ne sont plus. Le passé ne reviendra pas, malgré le désir de certains. Alors, je me suis mise à la broderie. Est-ce sous l’influence de ces objets qui ne m’étaient pas destinés et que j’ai volés à leur destin par mon achat ? Se sont-elles révélées être ma madeleine de Proust ? Ou est-ce juste parce qu’il est appréciable d’avoir une activité méditative dans ce monde fou-fou-fou ? On est étonné et surpris par sa folie et cruauté, or peut-être nos baboussias s’y refugiaient aussi face à la barbarie qui traversait leur époque ? Cultiver son jardin quand le temps le permet, broder le reste de temps. 

Un jour peut-être nos arrière-petits-enfants regarderont mes serviettes et à leur tour essayeront s’imaginer la vie de ces femmes, dont la mienne, et tenteront de deviner quels étaient nos aspirations, ce qu’on souhaitait leur transmettre ou leur laisser. 

Finalement, ces serviettes représentent pour moi ma famille. Ma famille passée et ma famille à venir, ma famille élargie – vous y compris ; elles représentent une famille humaine – composée de ceux qui nous protègent au front et ce qui les soutient en arrière ; la solidarité et les liens de parenté du sang et spirituels qui nous unissent. Parce que nous ne sommes qu’une grande famille où l’on protège les autres et où les autres nous protègent, à travers le temps et l’espace.

Maryna Sacilotto et Catherine Courtot, Réseau européen de Poissy

 

 

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