Antoine Arjakovsky est un historien français, qui codirige aujourd'hui le département « Société, Liberté, Paix » du pôle de recherche du Collège des Bernardins à Paris. Après 20 ans passés entre Moscou, Kyiv, Lviv et Paris, en juin 2014 il a publié son nouveau livre « Russie - Ukraine. De la guerre à la paix ? ».
- Les événements de Maidan de l'hiver dernier sont entrés dans la mémoire collective comme la Révolution de la Dignité, que cela t'inspire-t-il ?
Cette expression de « révolution de la dignité » apparaît en Ukraine dès le mois de décembre 2013. Je l’ai trouvée dans une déclaration de l’Université catholique d’Ukraine le 11 décembre et le lendemain dans un article du théologien orthodoxe ukrainien Serge Hovoroun. Aujourd’hui, jeudi 26 juin c’est Petro Porochenko, le nouveau président ukrainien qui utilise cette expression dans son discours à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe.
Si cette formule a fait très vite consensus c’est d’abord parce que le peuple ukrainien s’est indigné le 1er décembre que la police d’Etat puisse frapper jusqu’au sang des manifestants pacifiques. Cette indignation et le soulèvement qui s’en est suivi n’a fait que renforcer le motif de la manifestation initiale, à savoir le désir des Ukrainiens d’appartenir à la grande famille des nations européennes unies par le même attachement à la Convention européenne des droits de l’homme. Cette expression a été utilisée également parce que cette révolution s’est déroulée dans le respect de la constitution ukrainienne de 2004. Elle ne fut donc pas un coup d’Etat.
- Pour quelle raison l'Est de l'Ukraine s'est-il si soudainement et si brutalement embrasé au printemps dernier ?
Ce n’est pas l’Est de l’Ukraine qui s’est soulevé, mais le président Poutine qui a cherché à déstabiliser l’Ukraine dès la victoire de la révolution de la dignité le 22 février. On sait aujourd’hui que les pseudo-référendums en faveur du rattachement à la Russie, de mars en Crimée, et de mai dans le Donbass, n’ont été approuvés que par une faible partie de la population. Les experts estiment à 35% en moyenne le nombre de personnes qui les ont soutenus. Je cite en particulier dans mon livre les chiffres de Mustafa Djemilev (ndr:chef de file reconnu du Mouvement national des Tatars de Crimée) et de Svetlana Gannouchkina (ndr: défenseure des droits humains en Russie).
En revanche en mai dernier partout où des élections ont pu se tenir en présence d’observateurs internationaux envoyés par le Conseil de l’Europe et les Nations Unies, les Ukrainiens se sont prononcés en faveur du maintien de l’unité du pays. On sait aussi que des troupes russes stationnent depuis février à la frontière Est de l’Ukraine, ce qui est extrêmement déstabilisant pour une population qui se sent abandonnée depuis que le président Yanoukovytch est au pouvoir. Il faut ajouter qu’à deux reprises tous les responsables religieux d’Ukraine sans exception se sont prononcés en faveur du maintien de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Enfin il suffit de regarder la nationalité des principaux « séparatistes » en Ukraine, comme le colonel Guirkine à Donetsk, pour s’apercevoir qu’il s’agit tout simplement de citoyens russes !
La vraie question pour moi est donc plutôt de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la Russie a voulu déstabiliser l’Ukraine. L’analyse que je développe dans mon livre est que les causes politiques, économiques, et militaires classiques sont insuffisantes pour répondre à cette question. La résurgence du nationalisme contredit en effet le souci du président V. Poutine de créer une union eurasiatique. Le Donbass et la Crimée n’apportent pas grand-chose au plan économique à la Russie. Et, malgré ce que l’on croit, la Russie disposait, à part le port de Sébastopol, d’autres accès à la mer Noire. Le vrai ressort de cette guerre est donc fondamentalement de nature mythologique. Il a trait à l’identité de la nation russe. Or en ce cas seul un traitement théologico-politique du problème permet de trouver des issues de paix. Car malheureusement le patriarche Kirill Gundyaev, avec son discours sur le « monde russe » est largement responsable des errances mythologiques du Kremlin.
- Dans quelle mesure le spectre du communisme continue-t-il de peser sur les relations russo-ukrainiennes ?
Les politologues du monde entier se sont empressés en 1989-1991 de déclarer la mort du communisme. C’était ici encore prendre ses désirs pour la réalité. En réalité la structure de l’organisation administrative de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie a très peu changé par rapport à la période soviétique. On trouve encore quantité de statues de Lénine dans ces pays. Le mausolée de Lénine trône encore sur la place Rouge à Moscou. Et Staline reste un des plus grands personnages des manuels d’histoire. Le malheur de ces pays est qu’il ne s’est pas trouvé de génération suffisamment instruite et déterminée pour instruire le procès du communisme dans les années 1990-2000. Or ces pays n’ont pas d’alternative. Soit ils suivent le chemin de leurs voisins polonais ou baltes et ils mettent en place une véritable politique de lustration des crimes du communisme. Soit ils continuent à faire semblant de croire que ce travail est impossible et ils seront confrontés à une nouvelle mutation de la mythologie totalitaire.
Mais pour prendre conscience de cette alternative ils doivent au préalable intégrer une idée simple : Le mythe est indissociable du concept pour comprendre la vie des nations. Négliger la puissance du concept et de la réflexion historique est aussi inconséquent que de mépriser la soif de justice et la quête identitaire des nations. En d’autres termes il faut aujourd’hui que les historiens des pays concernés écrivent ensemble une histoire réconciliée en n’omettant aucun sujet épineux. Car, même si ce travail est douloureux, seule la vérité existentielle, historique et spirituelle donne le courage de comprendre, de pardonner, et d’accéder enfin au bonheur insouciant.
Propos reccueillis par Olga Gerasymenko
"Russie/Ukraine De la guerre à la paix?" sera présenté par son auteur au Collège des Bernardins le 2 juillet 2014 à 11h00. Inscrivez-vous ici.
Un nouveau cap vient d’être franchi dans le conflit russo-ukrainien après l’élection du nouveau président Petro Porochenko. En effet, malgré les élections qui se sont bien déroulées en Ukraine et que l’élection du nouveau pouvoir vient d’être reconnue par le monde entier y compris par la Russie (elle a dépêché son ambassadeur lors de l’intronisation du nouveau président). Or, le 19 juin des troupes russes sont entrées dans les régions de l’Est de l’Ukraine. /http%3A%2F%2Fimages.eu.viewbook.com%2F57708f3cb4c0ab21023505220c4f7ea8_medium.jpg)
En février 2014, Olga Camel a donné une conférence à l’Inalco s’intitulant « Les femmes créatrices ukrainiennes dans le domaine de l’art et de la littérature », à l’occasion de la parution du « Dictionnaire universel des créatrices » (Editions Des Femmes). Elle a écrit les articles consacrés aux femmes ukrainiennes et raconte à « Perspectives Ukrainiennes » comment s’est déroulé son travail.
J’ai été très contente de diriger le « Secteur Ukraine ». Comment ai-je fait mon choix ? J’ai essayé d’écrire le maximum d’articles afin d’inclure le plus grand nombre de créatrices ukrainiennes, mais à la fin il a fallu faire un choix, car il y avait trop d’articles. J’ai proposé une cinquantaine de personnages et une quarantaine a été retenue. Un détail important : lorsque j’ai exprimé mon regret de ne pas avoir pu inclure dans cet ouvrage tous les articles que j’ai écrits, ma rédactrice en chef m’a proposé de lui envoyer mes articles. Il est possible que cela devienne un projet de livre à part entière sur les femmes ukrainiennes créatrices. Parmi celles qui ne figurent pas au dictionnaire, il y a par exemple Anne de Kiev. Les rédacteurs de l’ouvrage ont considéré qu’elle n’avait pas joué un rôle politique considérable ! Ce qui n’est pas tout à fait correct ! Mais on peut y trouver Roxolana (Roxelane), sultane turque, une femme politique de première importance et un personnage presque romanesque. Elle avait 15 ans lorsqu’elle a quitté son village natal dans les Carpates (ça c’est ma région !), et a été capturée par les Turcs. Elle s’est retrouvée dans le harem de Soliman le Magnifique. Elle est devenue une femme très influente de son époque : parlant plusieurs langues, elle a traité avec des diplomates ; par amour pour elle Soliman a chassé 36 femmes de son harem. C’est une très belle histoire…
Maintenant en ce qui concerne les femmes de lettres : la première femme de lettres ukrainienne était Marko Vovtchok (née Maria Vilinska). Elle était russo-ukrainienne, de langue maternelle russe. Elle a épousé Opanas Markovytch, ethnographe, et l’a converti à la cause ukrainienne. Elle a dénoncé dans son oeuvre la condition des serfs et la misère paysanne. Marko Vovtchok a vécu en Europe Occidentale, notamment en France. A Paris elle devient l’amie et collaboratrice du célèbre éditeur P-J Stahl (pseudonyme Hetzel) et publie en français des contes pour enfants. Elle est l’auteur original de « Maroussia », récit pour enfant, ouvrage couronné par l’Académie française. Elle fait partie des femmes très courageuses. Lessya Oukraïnka, poétesse et dramaturge, a contribué au réveil du sentiment national ukrainien. Exploitant des thèmes de la littérature mondiale, elle était à l’avant-garde des forces créatrices qui ont amené la littérature ukrainienne à un niveau universel. Natalya Kobrynska, romancière et pionnière du mouvement féministe en Galicie (l’Ukraine occidentale). Olha Kobylianska, originaire de Bukovine, a trouvé un chemin vers les lettres ukrainiennes et s’est surtout fait connaître par la prose. Ces deux écrivaines se sont battues pour les droits des femmes. 
Le 18 mai de cette année ce fut la commémoration de la déportation des tatars de Crimée en 1944. Officiellement c’est 180 014 personnes, en fait beaucoup plus, d’après les données des tatars, il y en a eu 423 000 personnes dont la majorité était des femmes, des enfants et des vieillards. Ces déportations se sont faites vers les républiques de l’Asie centrale, surtout vers l’Ouzbékistan. Il y a eu 7889 décès pendant le voyage, source officiel… d’après le mouvement de libération tatar, on avance le chiffre de 195 000 personnes en incluant les six premiers mois « de séjour ».