1. Quels ont été les défis à relever pour réaliser ce documentaire ?
YVJ Le premier défi était pour moi d’aller tourner dans un pays en guerre, un pays dont je ne comprenais pas les langues. Par ailleurs, nous devions raconter le destin d’un homme qui avait passé l’essentiel de sa vie à faire rire son pays. Comment parler de cette histoire alors que l’Ukraine pleure ? Évoquer avec Volodymyr Zelensky ses années de saltimbanque, alors que tant d’Ukrainiens sont assassinés chaque jour, n’avait rien d’évident. Heureusement, nos interlocuteurs (les hommes et les femmes qui ont jalonné la vie de Volodia, de l’enfance à la présidence) ont compris le projet du film. Il faut dire qu’Ariane Chemin avait rencontré la plupart d’entre eux un an plus tôt, pour son portrait de Zelensky en cinq volets, paru dans Le Monde. Quant à Zelensky, il a joué le jeu au-delà de nos espérances. La carte de visite européenne d’Arte a dû plaider pour nous. Peut-être a-t-il été touché aussi de savoir que nous avions passé autant de temps à enquêter dans sa ville natale, jusqu’à la tombe de ses grands-parents, ému aussi de retrouver les images que nous lui montrions : ses vieilles photos de classe, son album de famille, l’entretien avec les enseignantes de son école… L’entretien a été comme une parenthèse, une manière pour lui d’oublier un instant le présent, d’accepter un temps suspendu avant de repartir au front.
Le tournage s’est étalé sur trois saisons de l’année 2024 : trois semaines en hiver à Kryvyï Rih, la ville natale du Président au décor de rouille et d’acier, une semaine au printemps à Kyiv, une dernière semaine au mois d’août, toujours dans la capitale. Il nous a fallu souvent improviser. Moi qui ai l’habitude de tourner généralement tout seul, je me retrouvais avec une assez grosse équipe : le chef opérateur Thibault Delavigne, un interprète et assistant, un chauffeur, Ariane et moi… Pour s’occuper des archives, Lisa Vapné avait déjà rejoint l’équipe réunie autour de la productrice Guilaine Chenu ; Guilaine qui a contribué à nous décrocher l’entretien avec Volodymyr Zelensky. Une fois le tournage terminé, de longs mois de montage nous attendaient, Lisa et moi, en compagnie du monteur Yvan Demeulandre.
AC J'ajouterais un dernier défi : quelle issue pour la guerre durant le tournage ? Nous avons tous vite compris hélas qu'elle serait longue…
LV Faire le portrait d’un président en exercice, chef d’un pays en guerre, alors que cette guerre bat son plein, c’est en effet devoir relever quelques défis ! J’avais l’impression en permanence que nous étions sur une corde raide. Nous ne pouvions pas faire comme si l’homme dont nous faisions le portrait n’était pas au cœur de l’actualité, qu’il n’était pas ciblé par la désinformation russe et qu’il n’y avait pas aussi une autre guerre sur le front des médias. Comme le dit Ariane, nous ne savions pas quelle serait l’issue de la guerre, et le film n’était pas un film sur la guerre, alors nous avons dû réfléchir à la manière dont la guerre serait présente dans le film, comment le présent cohabitait avec le passé.
En amont du montage, s’est posée la question classique : avec quelles images raconter le parcours de Zelensky ? Pour retracer les différentes vies de Volodymyr Zelensky, il nous fallait des images de la télévision soviétique, ukrainienne et russe. Or, ces programmes de télévision sont rarement numérisés et accessibles – il n’existe pas en Ukraine l’équivalent de l’INA. Nous nous sommes servis des images de tournage pour pallier ce manque. La période russe de Zelensky était aussi particulièrement difficile à raconter.
Dans cette liste des défis, il y a aussi l’accessibilité à un public francophone de l’humour et des blagues. Volodymyr Zelensky, et sa troupe ont des références culturelles soit postsoviétiques soit ukrainiennes que le public français n’a pas… or il fallait trouver des sketches qui soient compréhensibles par toutes et tous.
2. D'humoriste à chef d'Etat, comment analysez-vous les métamorphoses de Volodymyr Zelensky ?
YVJ La métamorphose est moins celle d’humoriste à chef d’Etat que celle d’humoriste à chef de guerre. La mue s’est opérée en cinq temps : 1991, 2003, 2014, 2019, mais surtout 2022. Car aux yeux du monde, c’est en 2022 que Volodymyr Zelensky s’est révélé.
Notre film a pour sous-titre : Et Volodia devint Zelensky. Cette métamorphose est celle du petit Volodia, un enfant soviétique, juif et russophone, qui devient l'incarnation de la résistance de tout un peuple. Rien ne le prédestinait à cela. Il avait ça en lui - mais qui le soupçonnait ? Lui-même le savait-il ? Cette histoire est follement romanesque, même si le tragique finit par se mêler au burlesque. Ce destin n’est comparable à aucun autre. Reagan avait été gouverneur de Californie avant d’être élu président des Etats-Unis. Zelensky, lui, est propulsé à la présidence de l’Ukraine sans jamais avoir été élu auparavant, et quasiment sans faire campagne. Entre 2019 et 2022, il a plutôt déçu. Mais le 24 février 2022, cet homme qui ne voulait pas faire son service militaire, fan de Charlot, de Louis de Funès et de Pierre Richard, se transforme en héros. On le compare aussitôt à Churchill ! Et depuis trois ans et demi, il résiste toujours à l’envahisseur : Astérix contre César, David contre Goliath, Chaplin contre Hitler. L'histoire d’un homme a croisé l’Histoire du monde.
Le vertige de la métamorphose a été accentué par la diffusion de la série Serviteur du peuple, de 2015 à 2019. Car si Volodymyr n’a jamais été homme politique, il a déjà été président, mais pour de faux ! Son double fictionnel a pour nom Goloborodko, élu avec 67% dans la série télévisée. Le réel va dépasser la fiction puisque Zelensky triomphera avec 73% des suffrages en 2019. Ajoutons qu’en 2018, le nom de la série de Zelensky, Serviteur du peuple, va devenir le nom du parti de Zelensky, tout comme vingt ans plus tôt, le nom de son quartier, Kvartal 95, était devenu le nom de sa troupe.
Enfin, la métamorphose est aussi physique : depuis 2022, il s’est composé un nouveau personnage, d’abord habillé de kaki, puis de noir depuis 2025. Il s’est laissé pousser la barbe et les muscles. Pour la première fois de sa vie, sa voix, rauque et grave, correspond enfin à son physique. Mais lorsque nous l’avons interviewé, dans son regard et ses sourires, parfois sa mélancolie, l’enfant de Kryvyï Rih était toujours là.
AC Lorsque j’ai écrit sur Zelensky en 2023, sa vie se découpait pour moi en cinq volets : son enfance soviétique, sa vie à Moscou, ses années Serviteur du peuple, sa présidence, sa mue en chef de guerre. J'en ajouterais un nouveau aujourd’hui : Zelensky le diplomate. Nous ne connaissons pas l'issue des efforts déployés à l'international, nous ignorons si l'Europe sera à la hauteur (et ce n’est pas un hasard si le réalisateur Mstyslav Chernov, qui a filmé la chute de Marioupol en 2022 et le carnage de la prise si éphémère d’Andriivka dans le Donbass, en 2023, suit aujourd'hui au plus près les rencontres des dirigeants du monde autour de l’Ukraine). Mais là aussi, une mue s’est opérée. Lui et son équipe n’avaient guère d'expérience en la matière. Avec les États-Unis, en 2024, ils tâtonnent : Zelensky s’est produit avec Kamala Harris durant la campagne présidentielle, s'adressait aux médias mainstream comme CNN. Il a changé de braquet. Depuis la fameuse rencontre du bureau ovale, en février 2025, il s’adresse à Fox News et aux MAGA, si bien que le sujet « Ukraine » et l'aide militaire à Kyiv, si éloignés des préoccupations des électeurs trumpistes, sont redevenus en ce mois de novembre une priorité pour eux - en partie en raison de ce changement de pied. Saura-t-il transformer l’essai ? En tout cas, la diplomatie est devenue une nouvelle étape de sa vie, dans une sorte de clin d'œil d'ailleurs assez vertigineux : à 17 ou 18 ans, le jeune Zelensky a rêvé un temps d’intégrer la grande école de relations internationales de Moscou, la MGIMO. L’humoriste élevé à l'école des punchlines du KVN et, qui sait, des réparties façon pilpoul, a passé les habits de négociateur et de stratège. Zelensky s'est plongé dans le jeu diplomatique international, et c’est passionnant.
3. Dans quelle mesure la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine a-t-elle changé votre vision du monde ?
AC Je dirais qu’elle a d'abord changé ma vision de l’histoire. Je suis de la génération du ”plus jamais ça”, celle à laquelle le politologue américain Francis Fukuyama racontait La Fin de l'histoire (The End of History and the Last Man), en 1992. C’est un essai que l’on tient pour l’un des plus importants de la fin du XXème siècle, et qui avait fait beaucoup de bruit en France comme dans d’autres pays. Nous étions un an après la chute de l’Union soviétique. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le tragique de l'histoire s'est au contraire emballé, et la fureur du monde tout entière.
En Ukraine, durant la première année de guerre, celle d’avant les drones, j’ai eu parfois l'impression de vivre dans un décor de première guerre mondiale. Je n'oublierai jamais la traversée en juin 2022 d’une forêt du nord de Kyiv, occupée au printemps 2022 par l'armée russe et tout juste déminée : ses tranchées pleines de cartons de rations alimentaires et de bouteilles vides, les vestiges de feux de bois… La bataille de la Somme de nos livres d’histoire.
Dans le même temps, nous vivons autour du conflit en Ukraine un basculement historique : les États-Unis ne sont plus spontanément du côté de la démocratie et de la liberté. Et ça, pour nous tous, c’est évidemment un choc.
LV Je ne sais pas si la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine a changé ma vision du monde, mais je sais que j’ai eu l’impression que mon monde s’effondrait. Tout en identifiant bien les différences entre les pays issus de l’URSS et notamment la Biélorussie, la Russie, l’Ukraine, et que les trois pays avaient pris des directions politiques très différentes au cours des trente dernières années, le mot postsoviétique avait pour moi du sens. Je voyais ce qu’il pouvait y avoir de commun entre des Ukrainiens, des Biélorusses ou des Russes de la même génération - la langue, des références culturelles. Aujourd’hui, je vois surtout les différences.
YVJ J’ajouterais une chose. Jusqu’en 2022, l’Ukraine était pour moi un pays lointain que je savais à peine situer sur une carte : quelque part entre la Pologne et la Russie. Trois ans plus tard, je connais ses frontières et les principaux oblasts. Et surtout, j’ai appris une chose. Je sais désormais où est l’Ukraine : en Europe.