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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 22:09
S.E.Oleg Shamshur, ambassadeur d'Ukraine en France
S.E.Oleg Shamshur, ambassadeur d'Ukraine en France

Entretien avec son excellence, Oleg Shamshur, Ambassadeur d'Ukraine en France

Quels sont les dossiers prioritaires de l’Ambassade d’Ukraine en France ?

Il est évident que la priorité est de traiter tout ce qui se rapporte à l’agression russe en Ukraine. Comme vous le savez, la France participe activement à la recherche de voies diplomatiques et pacifiques afin d’aboutir à désescalade de la situation.

Nous nous employons à communiquer sur les événements en Ukraine. Nous transférons des informations aux autorités françaises ainsi qu’à la population française en utilisant tous les moyens dont nous disposons, à savoir les voies de communication officielles, l'utilisation des médias et d’Internet, le Centre culturel et d’information auprès de l’Ambassade de France en Ukraine, etc. Cette information ne se limite pas à la situation militaire et la Crimée. Nous nous appliquons également à communiquer des informations essentielles sur l’Ukraine. Sa culture, sa langue, son histoire, ses traditions et sa vision du futur, celles-ci étant souvent méconnues des Français.

Avec les autorités françaises, nous travaillons beaucoup sur coopération dans différents domaines qui permettrait de mener les réformes dans le cadre de la mise en œuvre de l’Accord d’association UE-Ukraine. Cette mission est aussi l’une des priorités clés.

Nous travaillons également à la promotion et à la facilitation du développement des relations commerciales entre la France et l’Ukraine. Nous avons besoin d’une amélioration radicale du climat des affaires, autrement dit, de la mise en place du programme des réformes. Nous communiquons le plus possible auprès des cercles d’affaires français sur les changements qui prennent place actuellement en Ukraine. Nous mettons aussi en relation les cercles d’affaires ukrainiens avec des entreprises en France. Il faut mettre en lumière l’intérêt commun que partagent l’Ukraine et la France et leurs cercles d’affaires respectifs. Cet intérêt commun est primordial pour qu’une relation durable se mette en place.

L’amélioration de la coopération avec les associations ukrainiennes traditionnelles telles que le CRCUF ainsi que celles qui ont vu le jour plus récemment et qui se développent aujourd'hui, en particulier les organisations bénévoles, est également pour nous un objectif prioritaire. Nous travaillons avec les organisations qui fournissent une aide humanitaire à l’Ukraine, avant tout dans le contexte de la guerre : par exemple les organisations qui s’occupent de l’aide aux blessés ou qui apportent un soutien aux civils subissant le conflit de plein fouet. Notre mission diplomatique travaille également avec les organisations et associations qui soutiennent notre pays dans le processus de réformes.

La classe politique française est très divisée concernant l’annexion de la Crimée et l’intervention russe dans le Donbass ukrainien. Selon vous, qu'est-ce qui a divisé la classe politique française et la société française concernant les événements en Ukraine ?

Premièrement, l'attitude d’une large partie de la société française envers l'Ukraine n’est pas une surprise. En effet, dès le début de la révolution de la dignité « Euromaïdan », l'opinion française était ambiguë. Cette ambiguïté n’a pas cessé d’exister même après l’agression russe. Je vois dans la vie politique française un courant très attentif au positionnement stratégique de la Russie. S'il n'est pas russophile, il témoigne d’une sensibilité très importante aux intérêts russes et cela n’aide certainement pas à la formation d’une politique réaliste et constructive envers l’Ukraine. Comment l’expliquer ? Il n’y a pas d’explication simple. Un certain nombre de facteurs jouent – il y a l’Histoire, et certains intérêts économiques, mais je voudrais souligner que je suis absolument convaincu qu’il ne s’agit pas des intérêts de certaines grandes entreprises, qui comme dans chaque pays, peuvent influencer la politique de leur pays. Il n’est pas possible de l’expliquer sans penser à la psychologie sociale. Un facteur émotionnel joue. Cet ensemble influence la formation du courant russophile, l’attitude trop attentive envers les soi-disant intérêts de la Russie. La Russie travaille certainement dans toutes les directions possibles, elle utilise tout son arsenal pour promouvoir un tel courant.


Il faut que l’on nous comprenne bien, si l’on fait abstraction du conflit actuel, la France et sa classe politique ont le droit de développer des relations avec n’importe quel pays, comme ils le souhaitent. Alors quel est notre « souci » ? Qu’une attitude si attentive envers les intérêts russes n’ait effet néfaste sur la politique envers l’Ukraine. Cela a une grande importance surtout dans les conditions actuelles. Il ne faut jamais oublier que quand on dit qu’il ne faut pas mécontenter la Russie, qu’il faut prendre en considération ses intérêts, - il faut se souvenir qu’il s’agit d’un pays-agresseur qui a violé toutes les règles du jeu, tous les principes du droit international et n'a pas un comportement approprié. C’est pour cela que l’Europe et plus généralement le monde ne devraient pas chercher des moyens pour compenser les pertes causées à la Russie par un tel comportement, mais ils devraient dire qu’un tel comportement est inacceptable et prendre les mesures appropriées, a minima, via un régime de sanctions.

Il me semble parfois que certains hommes politiques et certains experts en France vivent dans un monde d’illusions en pensant que l’on peut toujours être d’accord avec la Russie, que la Russie est intéressée à trouver un d’accord, qu’un retour vers le status quo ante bellum est possible. Il n’est pas possible parce que le leadership russe actuel ne le souhaite pas.

Quels sont les perspectives de la coopération économique franco-ukrainienne ?

La situation actuelle est assez difficile, car les échanges commerciaux ont diminué récemment entre nos deux pays. Il faut arrêter ces tendances, il faut que ces échanges augmentent et moi-même, en tant qu’Ambassadeur d’Ukraine en France, je suis, avant tout, pour que les exportations ukrainiennes vers la France augmentent. Nous souhaitons bien sûr que les investissements français arrivent en Ukraine. S'agissant de la structure d’exportation ukrainienne vers la France, malheureusement, aujourd'hui, la première place est occupée par les déchets. C'est une statistique officielle, et je voudrais personnellement voir quelque chose d'autre à sa place, par exemple les productions du secteur agricole ou les nouvelles technologies. Je voudrais également que la structure de nos échanges commerciaux change, surtout du côté ukrainien. Quelles sont les possibilités ? Certes, l’Ukraine est influencée par la situation sécuritaire actuelle, mais il faut avant tout améliorer le climat commercial. Notre tâche est de montrer qu'il y a vraiment une guerre, pour que l’on ne l’oublie pas, mais également de montrer qu'elle a lieu uniquement dans une région éloignée et confinée. L’Ukraine se transforme, l’Ukraine s’ouvre au monde et nous devons diffuser cette idée le plus largement possible.

Il existe des perspectives. Il y a un intérêt du côté du cercle d’affaires français, surtout dans l’agrobusiness. Nous observons également un vif intérêt dans le secteur énergétique : technologies d’économie d’énergie, énergies renouvelable, production d'énergie. Je vois également un certain intérêt dans le secteur des transports et de la protection de l’environnement. Il existe un grand potentiel dans le domaine de la construction aéronautique, malgré le fait que la coopération n’existe quasiment pas aujourd'hui dans ce secteur. Le tourisme et l’informatique peuvent constituer un domaine d'intérêt également.

Encore une fois, il y a des perspectives. Le principal est que ces perspectives ne restent pas des slogans. Il faut tout faire transformer l’essai en utilisant les possibilités qui s’ouvrent avec l’Accord de libre-échange. Certes, le libre-échange sera douloureux pour certaines entreprises et industries ukrainiennes, mais cela ouvre des voies de développement, alors que l’alternative qui nous a été offerte [l’Union douanière avec la Russie, le Belarus et le Kazakhstan] était une route vers la stagnation. Même si, peut-être, certaines choses semblaient intéressantes à court-terme.

Précédemment vous avez travaillé en tant qu’Ambassadeur d’Ukraine aux Etats-Unis. Quels challenges ne vous attendiez-vous pas à rencontrer ici en France, en comparaison avec les Etats-Unis ?

Même si j’ai longtemps été Ambassadeur d’Ukraine aux Etats-Unis, j’ai été avant cela chef du département, puis ministre-adjoint, où j’étais responsable des relations bilatérales avec la France. Je m’occupais beaucoup des relations avec l’UE et l’OTAN. L’état général des choses était donc plus ou moins clair pour moi. Je n’ai pas rencontré de situations très surprenantes.

Ce qui a changé, c’est la guerre en Ukraine. Les préoccupations deviennent toutes autres. Lorsque l'on voit que ton travail est absolument nécessaire à ton pays, surtout dans les conditions actuelles, on comprend que la responsabilité est immense.

Nous avons déjà discuté du facteur russe, il est présent dans tous les pays, mais le niveau de présence et d’influence sur le processus décisionnel est variable. Malheureusement, la France est parmi les pays où ce facteur est fortement présent et nous le ressentons fortement.

Selon The Washington Post, la Grèce a obtenu 222 milliards de dollars au cours de ces dernières années mais sa situation reste difficile. S’agissant de l’Ukraine, l’aide financière de la part de l’UE s’élève à seulement 5,5 milliards de dollars, mais l’Ukraine travaille dur afin de mener les réformes, elle a rempli les exigences du FMI, elle mène une lutte contre la corruption et fait face à une intervention militaire russe. Attendez-vous davantage d’aide financière et politique pour l’Ukraine de la part de la France et de l’UE ?

Certainement, je voudrais que l’Ukraine reçoive autant que la Grèce. Mais il faut comprendre que la Grèce est membre de l’Union européenne et fait partie de la Zone euro.

J’ai toujours adhéré au point de vue que pour arrêter l’agression militaire russe, trois facteurs sont nécessaires : les efforts diplomatiques, c’est-à-dire la pression sur la Russie via les sanctions ; le développement de la coopération y compris la coopération militaire et technique pour augmenter l’efficacité de notre réponse militaire à l’agression russe ; et toute sorte d’aides, l’aide financière, macroéconomique et politique afin d’aider l’Ukraine à surmonter la crise économique et mener les réformes. Si l'on réunit ces trois facteurs on peut arrêter Poutine et commencer à chercher une solution durable pour la situation en Donbass et pour la Crimée.

Bien sûr, la quantité d’une telle aide devrait être plus élevée, certaines personnes parlaient même d’un « plan Marshall ». Pourquoi ? Il faut comprendre que ce qui se déroule dans l’Est ukrainien n’est pas seulement une lutte pour l’indépendance de l’Ukraine, mais également une lutte pour la stabilité et la construction d’une nouvelle architecture de sécurité réelle, loin des « recettes russes ». Nous luttons pour toute l’Europe et pour l’ensemble du Monde respectueux du droit.

Propos recueillis par Denys KOLESNYK et Grégoire GRANDJEAN

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